Sasha-Boldachev
Interview

Sasha Boldachev et le HarpTime Project

par Christophe Dilys | le 15 février 2016

Sasha Boldachev est un harpiste russe, amoureux de la France, et héritier d’une longue tradition qui semble remonter à Catherine le Grand. Il a un souhait : créer un réseau mondial de harpistes, un projet fraternel et universel qui dépasse les frontières politiques.

Nous l’avons rencontré le lendemain de son concert à la Fondation Singer-Polignac le 28 janvier dernier, où il a joué avec quelques uns de ses collègues lauréats de la Fondation Banque Populaire. 

 

Comment s’est passé le concert hier ?

Il s’est très bien passé. Il y avait quelques lauréats de la Fondation Banque Populaire : un trio, un pianiste, une chanteuse, notamment. La qualité de la musique jouée ce soir-là était spectaculaire.

Qu’avez-vous joué ?

Un extrait de mon programme de musique russe : quinze compositeurs russes, regroupés par trois, autour de cinq thèmes : trois oiseaux, trois ballets, trois valses, trois fleurs, trois tableaux. Pour le concert, j’ai pioché dans les « oiseaux » : j’ai choisi le Rossignol d’Alabiev et l’Alouette de Glinka…

… dans la transcription de Balakirev ?

Non : cette transcription est magnifique mais il y a trop de notes pour ce petit oiseau. Il en ressort grossi. Ce n’est plus un oiseau, c’est un avion !

Et en bis ?

Je tenais absolument à jouer une pièce personnelle, composée dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015 dans ma chambre d’hôtel à Zurich, là où j’ai appris qu’il y avait eu une attaque terroriste à Paris. Cette pièce, pour orchestre à cordes et harpe, avec la possibilité d’être jouée pour harpe seule, je l’ai composée en pensant à tous mes amis parisiens. Je voulais dépasser les clichés du deuil, aller plus loin que les changements de photo de profil sur Facebook. Et puis cet événement n’était malheureusement pas isolé : il y a eu des attaques en Turquie, l’avion russe en Egypte, etc. J’ai donc essayé d’être un peu universel, et j’ai appelé cette pièce In Memoriam.

Une grande partie de ma vie est liée à Paris, j’y ai vécu longtemps et je joue beaucoup de musique française. Ma première venue en France était en 2002, pour participer au Concours Lily Laskine de Deauville.

Qu’est-ce qui, en France, peut attirer un jeune harpiste de Saint-Pétersbourg ?

La France est un des centres mondiaux majeurs pour la harpe. Toutes les traditions de la harpe sont nées en France, la première grande harpe chromatique à pédale a été conçue par Erard, et les plus grands professeurs sont ici. Bien que mon amour pour le répertoire russe reste inchangé, je dois avouer qu’il n’y a d’équivalent nulle part de la musique de Debussy et de Ravel.

Parlez-nous de la différence entre jouer seul et jouer avec un orchestre…

Quand vous entrez sur scène, vous êtes toujours en face d’un monde nouveau, d’un public nouveau, d’une nouvelle acoustique. Si vous entrez seul, ou avec un orchestre ou avec des partenaires de musique de chambre, tout change. Vous n’êtes pas aussi libre, lorsque vous jouez avec quelqu’un d’autre ou un orchestre. D’ailleurs, je considère que jouer avec un orchestre, c’est comme jouer de la musique de chambre, avec simplement plus de participants.

Je joue surtout seul, j’aime parler avec le public, je ne sais pas exactement ce que je vais jouer, j’aime être libre et enchaîner les morceaux selon mon humeur. Je pense que c’est primordial, plutôt que de faire venir un conférencier sur scène et d’entretenir ce rapport glacé au public. Sinon, le public peut rester chez lui et écouter un enregistrement.

Quel est votre répertoire ?

J’essaie de l’étendre le plus possible, de la musique de la Renaissance à la pop musique d’aujourd’hui. Il s’agit d’aller le plus loin possible dans l’interprétation, évidemment, mais la plupart du temps, le simple fait de jouer sur une harpe une pièce qui n’est pas prévue pour elle est déjà de l’interprétation, il faut donc rester clair dans son jeu, pour ne pas perdre de vue la composition originale. J’aime beaucoup expérimenter avec le son, trouver de nouvelles manières de faire sonner la harpe. La harpe est un instrument en constante évolution, mais qui reste un instrument extrêmement difficile. Le public n’est peut-être pas assez formé : l’instrument sonne tellement bien qu’il n’entend pas forcément les difficultés, et ne se rend pas compte du fait que la musicalité est quelque chose de quasiment rare, tant la difficulté entrave le chemin de la liberté d’interprétation.

Existe-t-il des écoles de technique, à la harpe ?

Il y a l’école russe, avec Saint-Pétersbourg et Moscou, qui réunit plusieurs influences, puisque les professeurs à l’époque de Catherine II étaient français ou allemands. Il y a l’école française, mais qui vient également d’un mélange d’influences et qui a été représentée au XXe siècle par Lily Laskine et Pierre Jamet. En principe, il y a de nombreuses écoles, mais elles sont issues d’un grand mélange de techniques qui viennent de partout. Je dois bien avouer que pour l’instant, comme la harpe n’est pas un instrument stable (qui ne reste pas accordé longtemps), il s’agit déjà pratiquement d’exécuter le morceau sans s’arrêter.

Combien de temps une harpe reste accordée ?

Cela dépend de beaucoup de facteurs et de la harpe en elle-même. Mais si la harpe est accordée régulièrement (tous les deux ou trois jours) et si l’endroit n’est pas trop humide, la harpe peut tenir assez longtemps. Cela fait partie des problèmes à prendre en compte, et qui nous éloignent de la musique.

Quel projet avez-vous présenté à la Fondation ?

J’ai présenté le projet qui m’occupe encore en ce moment : le « HarpTime Project », à savoir un vaste réseau d’idées et de harpistes à réunir sous un même label, sous une même marque, et qui aidera à communiquer auprès du public. L’idée est de fonder un « HarpTime Festival » : une école, une approche thérapeutique et méditative, une approche croisée avec la pop et la musique contemporaine. Je veux multiplier les approches sous un même label et ainsi attirer le public le plus nombreux. Je pensais mettre les compagnies de harpe à contribution, mais ils ont déjà leurs propres problématiques, ce que je comprends tout à fait. En tout cas, mes collègues en France, Suisse, Etats-Unis, Russie ou Turquie sont tous prêts à m’aider.

Comment la Fondation vous a-t-elle aidée ?

Elle a organisé quelques concerts et m’a aidé financièrement, ce qui règle mes dépenses quotidiennes mais aussi m’aide avec le HarpTime Project. Cette année, il faut que je pense un peu plus à ma carrière, maintenant que le projet est lancé : récitals, composition, etc.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune harpiste qui veut faire une carrière ?

J’ai une réponse professionnelle et une réponse amicale. Ma réponse professionnelle est qu’il faut renouveler le répertoire : c’est à la jeune génération de trouver sa propre voix dans le répertoire et de se départir de la quinzaine de pièces qui figurent habituellement au programme de tous les récitals. Ma réponse amicale est qu’il faut montrer sa personnalité : quels que soient nos centres d’intérêts, même les jeux vidéos, il faut les illustrer avec la harpe. La harpe peut et doit être partout !

Pour en savoir plus sur le concert et la biographie de Sasha Boldachev : le concert à la Fondation Singer-Polignac

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