Seven Stones à Aix-en-Provence - Photo Vincent Pontet
Seven Stones à Aix-en-Provence - Photo Vincent Pontet
Chronique

Seven Stones : opéra stoned au Festival d’Aix-en-Provence

par Luc Evrard | le 9 juillet 2018

Avez-vous déjà vu ou entendu Stomp, le musical anglais qui fait le tour du monde depuis près de trois décennies et dont les comédiens interprètent leur musique essentiellement percussive sur des balais, des poubelles, et tous les ustensiles d’une batterie de cuisine ordinaire ? Si ce n’est le cas, courez-y et/ou venez à Aix-en-Provence découvrir Seven Stones, l’opéra du tchèque Ondrej Adamek, présenté en création mondiale dans le cadre de la 70ème édition du Festival.

Seven Stones, est donc un Stomp labellisé classique, tout aussi ludique, qui se présente comme un opéra a capella pour 4 solistes et un choeur de 12 chanteurs. A cappela, pas tant que ça, pas du tout même. Car les voix sont ici soutenues non par un orchestre mais par un bric à brac invraisemblable d’instruments inédits qui ne dépareraient pas dans une exposition de sculptures d’avant-garde et dont jouent les chanteurs eux-mêmes.

Un improbable concours Lépine acoustique

Jugez-en. Il y a là, entre autres, une scie égoïne à quatre pieds, un abat-jour suspendu à rayons métalliques, des tiroirs de bois sur roulettes avec manches de guitare et cordes incorporés, un portique géant portant un tableau de bois noir découpé en lamelles façon xylophone géant, un piano désossé plus une grosse caisse et quelques lames métalliques de bonne dimension façon vibraphone, une paire de mâchoires animales à dents branlantes, des éventails, des marteaux, des flûtes à coulisses, des pots de fleurs vides en terre cuite, des bouteilles et des verres à demi-vides ou pleins selon le moral de son manipulateur et les nécessités harmoniques de la partition… Un improbable concours Lépine acoustique qu’Adamek a lui-même réalisé avec le précieux concours technique des ateliers du Festival.

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Nicolas Simeha, Collectionneur et tailleur de pierres – Photo Vincent Pontet

Avec ce support instrumental essentiellement percussif, l’autre curiosité de Seven Stones est la façon dont Ondrej Adamek fait travailler les chanteurs qu’il dirige lui-même en scène. Ce ne sont que borborygmes, éructations, bégaiements, tchips et claquements de langue à l’africaine et, quand le texte intervient, une syllabe par ci, un mot par là, une phrase d’abord hachée puis fluide, d’abord dite ou même susurrée puis chantée par un chanteur seul, en duo, par pupitre, en tutti. C’est déroutant, incroyablement rythmé, souvent dansant, drôle, entraînant, toujours très musical. Du Sprechgesang un peu stoned à l’heure de la World Music.

Un parcours-pastiche dans la musique d’hier et d’aujourd’hui

Car l’étonnant livret, un rien ésotérique, de l’islandais Sigurjón Birgir Sigurðsson, alias Sjon, conte l’histoire d’un collectionneur de pierres qui parcourt et le monde et le temps pour compléter son trésor. Il donne à Ondrej Adamek le prétexte d’un parcours-pastiche d’une heure et demie dans la musique d’hier et d’aujourd’hui. On y rencontre entre autres, à Buenos-Aires un poète argentin aveugle sur des airs de tango, à Kyoto trois marionnettistes de Bunraku dans une atmosphère de théâtre Nô. On y croise aussi Jésus dans l’épisode de la femme adultère : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette… la première pierre ! » sur des traits et ornements typiques de la musique baroque. Ondrej Adamek qui connait la musique, s’amuse beaucoup et nous avec lui.

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Anne-Emmanuelle Davy sur un air de tango – Photo Vincent Pontet

Les chanteurs-musiciens de cet OVNI opératique, très applaudis à Aix, méritent plus qu’un coup de chapeau, une ovation. Les choristes d’Accentus/Axe 21 font montre d’une extrême précision et d’une exceptionnelle musicalité. On imagine sans peine l’énorme masse de travail qu’il leur a fallu pour maîtriser individuellement et collectivement une palette d’expression aussi variée que complexe et la porter sans faille devant le public. Mention particulière aux solistes, les narratrices Anne-Emmanuelle Davy et Shigeko Hata, l’épouse du collectionneur Landy Andriamboavonjy et le collectionneur Nicolas Simeha, dont la prestation de comédiens – chanteurs – danseurs est aussi impeccable qu’impressionnante.

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Shigeko Hata à l’éventail rageur – Photo Vincent Pontet

Avec Seven Stones Bernard Foccroulle referme dans la jubilation un chapitre douloureux de sa décennie prospère à Aix-en-Provence. Cette oeuvre dont le projet murît en 2012 dans le cadre des travaux de l’Académie du Festival qui réunit chaque année depuis 20 ans, les jeunes créateurs et interprètes dont l’opéra a un besoin vital pour rester un art vivant, était déjà prête en 2016. Mais sa présentation au public avait du être reportée faute de moyens financiers. C’est désormais chose faite et c’est heureux.

 




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