Sirba Octet © Bernard Martinez
Sirba Octet © Bernard Martinez
Interview

Sirba Octet : itinérance de la musique et des hommes

par Cinzia Rota | le 21 mai 2015

Le violoniste Richard Schmoucler nous parle du nouveau projet musical du Sirba Octet autour de l’itinérance et de la migration de la musique et des hommes.

 

Le Sirba Octet est un ensemble à mi-chemin entre le classique et le klezmer. Quelle est la genèse de ce projet ?
Je baigne dans la musique klezmer depuis mon enfance : mon père aimait la musique tzigane et la jouait souvent à la guitare, tandis que ma mère était passionnée de classique. Cette musique me rappelle les réunions de famille où je jouais avec mon père, l’odeur de ces moments partagés, le parfum de ma mère, les fêtes, la joie…  C’est une part de mon passé, et maintenant, avec Sirba, de mon futur.

Après deux ans où je n’arrivais plus à écouter cette musique, suite à la perte de mes parents, j’ai eu l’idée de proposer du Klezmer dans le programme de musique de chambre de l’Orchestre de Paris, où je joue. L’idée a été acceptée et Sirba a vu le jour.

Nous sommes tous des musiciens classiques et nous faisons partie de l’Orchestre de Paris, néanmoins, l’idée est de ne pas jouer comme des musiciens classiques ou comme des tziganes, mais d’être nous-mêmes et d’exprimer notre amour pour la musique. Nous nous réapproprions cette musique, avec le talent de chacun et avec une grande liberté d’expression, dont la seule limite est la justesse…


Qui choisit les musiques et comment ?
J’écoute beaucoup de klezmer, dont j’ai une très importante collection : je choisis ce qu’il y a de plus intéressant et ce qui me touche le plus, puis nous en faisons une sélection à réarranger. Chacun est investi dans le projet et dans le processus de création. Nous n’hésitons pas à collaborer avec d’autres artistes comme Catherine Lara et Isabelle Georges, qui a apporté ses connaissances sur la comédie musicale qui, dans notre projet Dans du Shtetl à New-York, se mélange au klezmer pour raconter l’immigration des juifs aux États-Unis en 1870.


Le Sirba Octet à un son qui le caractérise tout particulièrement. Comment prennent vie vos arrangements ?
Cyrille Lehn et Yann Ollivo, arrangeurs du Sirba Octet, utilisé comme support la musique traditionnelle, qui est ensuite réorchestrée comme une œuvre de musique de chambre. Voilà ce qui donne ce son tout particulier qui nous appartient, qui est aussi le fruit du talent des musiciens et de la beauté de la musique en elle-même.

Richard Schmoucler © Bernard Martinez

Richard Schmoucler © Bernard Martinez

Avez-vous un lien personnel avec les musiques que vous choisissez ?
Parfois oui. Par exemple dans A Yiddishe Mame (Une mère yiddish), qui est dédiée à mes parents, tous les titres ont une histoire personnelle, comme Poliouchka, que j’écoutais avec ma mère et qui la remplissait d’émotion. Dans Tantz on retrouve un morceau qui plaisait beaucoup à mon père : L’alouette.
Dans Yiddish Rhapsodie il n’y a rien de particulièrement personnel, si ce n’est que des thèmes qui me touchent, comme je serais touché par Brahms ou Schumann.


Venons-en à votre nouvel album, que vous venez d’enregistrer et qui sortira à la rentrée. Tantz (danse en yiddish) est un voyage dans le temps, en perpétuant une tradition orale, et dans l’espace, en découvrant des pays et les peuples qui les habitent…
Tantz vient d’une histoire personnelle : le voyage de mes grands-parents qui ont traversé l’Europe d’est en ouest.
Le principe a été de choisir des morceaux, connus ou peu, et de voyager avec eux en Moldavie, en Russie, en Pologne, en traversant des frontières et en découvrant des peuples, dont nous essayons de transmettre la mémoire musicale.

Ce n’est pas un hasard que le parrain de cet album soit le violoniste Ivry Gitlis, mon père spirituel et mon professeur, car il représente une histoire. Mais cet album n’est pas nostalgique, il est aussi une passerelle vers l’avenir, vers un futur qui doit être heureux, dansant et débordant d’énergie.


La danse est à nouveau au centre de votre musique…
Oui, la musique est toujours été très liée à la danse, dans tous les genres. Dans Tantz, toute mélodie est effectivement dansante ou balançante, parfois sous forme de berceuse, parfois frénétique et obsessionnelle.


Y a-t-il des différences de style klezmer entre les différents pays ?
Le klezmer ne change pas selon les pays, mais chaque pays, et chaque minorité, a son mode de jeu traditionnel.

Pour ce disque, Iurie Morar, notre cymbaliste, moldave, nous a donné beaucoup de conseils et d’indications sur la façon de jouer. Il y a des œuvres très dépaysantes, comme la Gampaarale de la Babadaga qui est écrite entièrement en 7/16, des œuvres dont il faut connaître la tradition, comme les chansons de bergers ou celles que l’on joue aux mariages…


Votre musique laisse-t-elle de la place à l’improvisation ?
Dans notre musique, tout est écrit, mais il reste toujours un peu d’improvisation, comme la clarinette qui, sur un rythme rapide, s’élève dans un mouvement très lent, comme un ange qui passe sur la frénésie du monde…

Sirba Octet © Bernard Martinez

Sirba Octet © Bernard Martinez

Presque tous les membres de Sirba jouent également au sein de l’Orchestre de Paris. Comment ces deux expériences musicales s’enrichissent-elles mutuellement ?
Le Sirba Octet m’a apporté une grande liberté, sur scène, dans la communication avec mes partenaires de musique de chambre et dans l’enseignement. J’ai appris que si la musique nécessite concentration et exigence, elle ne peut bien se faire que dans la joie et la détente.

Le classique exige beaucoup de rigueur et on ne peut pas se libérer facilement de ce qu’on a acquis pendant autant d’années. Si Sirba est jubilatoire et libératoire, je pense en fait que c’est en étant bien structuré que l’on peut réellement sentir la liberté.

Il y a 15 ans, Pierre Boulez était venu nous diriger et avait fait un travail assez technique de mise en place, sans chercher à nous donner des indications d’interprétation. Mais pendant le concert une grande inspiration a envahi l’orchestre : nous avons ressenti une totale liberté d’expression et joué avec une énergie nouvelle. Ce fut une des plus grandes leçons de musique que j’aie reçues.


Quel est le public du Sirba Octet ? Et quels sont ses retours ?
Nous jouons debout avec une grande communication corporelle, nous avons une joie contagieuse et le public est heureux de nous écouter et de nous voir nous amuser : à la fin des concerts les spectateurs semblent émus et sortent de la salle en dansant ! Nombreux sont ceux qui nous disent avoir l’impression d’avoir toujours entendu cette musique, qui est très parlante, qui touche le cœur et l’âme, et dans laquelle ils retrouvent leur histoire personnelle.

Notre public est très varié, nous ne souhaitons pas être un groupe communautaire, il y a bien évidemment des juifs, mais aussi des amateurs de classique ou d’autres musiques, en fonction des festivals auxquels on participe.


Votre musique permet donc de faire le lien entre classique et populaire…
Pour moi il n’y a pas de différence fondamentale entre les musiques savante et traditionnelle, car les deux racontent quelque chose. La musique fait voyager, pleurer, sourire, ressentir des émotions tantôt profondes, tantôt légères…

On aime à dire que l’on fait du classique-world. Nous nous considérons comme des passeurs d’émotion et d’énergie : le but est de toucher tout le monde indépendamment de son origine ou sa religion, car la musique n’a pas de frontières, elle parle des émotions, des relations familiales, de l’amour, de la vie de chacun d’entre nous. C’est un art universel.


L’album Tantz ! sortira à le 20 sept 2015 chez le label La Dolce Volta et fera l’objet d’une série de dates parisiennes à l’Espace Cardin et d’une tournée.


Sirba Octet

Richard Schmoucler, violon
Christian Brière, violon
David Gaillard, alto
Claude Giron, violoncelle
Bernard Cazauran, contrebasse
Philippe Berrod, clarinette
Iurie Morar, cymbalum

 

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