© Bruno de Lavenere / Decca
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Chronique

Siroe, la redécouverte d’un petit bijou

par Cinzia Rota | le 3 décembre 2014

Bien que très rarement joué depuis le XVIIIe siècle, Siroe, Roi de Perse de Johann Adolph Hasse a tous les ingrédients pour séduire : une musique entraînante, une grande virtuosité, une intrigue complexe et une vraie morale…

L’opéra s’inspire de l’histoire de Chosroès II et de son fils Siroé, dont le règne amena la paix et la splendeur en Asie centrale. Cosroe, roi de Perse doit choisir son successeur et, ne cachant pas sa préférence pour son cadet Medarse, offense son aîné Siroe. Toute une série d’intrigues s’ensuit : Isaspe — qui est en réalité Emira, fille du roi de Cambai — souhaite assassiner Cosroé pour venger son père ; Laodice, maîtresse du roi et amoureuse éconduite de Siroe, le dénonce à son père tandis que Medarse en profite pour dénigrer son frère auprès du roi. Les purs sentiments de Siroe le poussent à dénoncer à son père la trahison d’Emira, dont il est amoureux, par une lettre anonyme… qui se retourne contre lui et le fait condamner à mort. Emira, croyant son amant perdu à jamais, révèle son identité au roi et tente de l’assassiner, quand Arasse, général de l’armée perse, lui confie que Siroe est encore en vie. Bouleversés par les événements, Medarse, Laodice, Emira et Cosroe admettent leurs torts et renoncent à leurs desseins ; Siroe, proclamé enfin roi, leur pardonne.

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On suit la morale aristotélicienne et chacun personnage représente une passion : Cosroe est la déraison, Laodice la convoitise, Medarse la jalousie, Emira la vengeance et Siroé la fierté. Arasse est le seul qui symbolise le raisonnement et c’est d’ailleurs grâce à lui que le drame est évité.

Au-delà du dénouement idéaliste des événements, l’opéra de Hasse, comme La Flûte enchantée, est avant tout un parcours : le passage de l’ancien monde au nouveau grâce à la raison et aux idées maçonniques. La révolte populaire qui éclate contre Cosroé n’est pas anodine : le livret de Métastase, imprégné de la philosophie des Lumières, peut aussi être vu comme une préfiguration de la révolution française, qui éclatera soixante ans après.

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L’ouverture est accompagnée par une projection vidéo qui suggère le contexte – la longue guerre entre les Perses et Heraclius – à la manière d’un générique. Non sans rappeler le Tristan et Isolde de Bill Viola, les projections animées accompagnent l’intrigue. Elles se mélangent avec harmonie aux décors orientalisants, tout en faisant écho aux ornementations du chant : qu’elle soient chargées et riches en couleur, comme dans le jardin, ou simples décorations végétales, l’effet est particulièrement réussi.

L’écriture vocale de Hasse, et notamment l’air « Vo disperato a morte », met en valeur la souplesse de la voix de Max Emanuel Cencic. Son timbre chaleureux devient tout à fait saisissant dans les graves ; son jeu convainc sans peine et rend le personnage de Siroe extrêmement attachant et humain. L’autre clou de la soirée est sans nul doute Julia Lezhneva, qui impressionne le public (et ses propres collègues, qui s’arrêtent pour l’applaudir), avec ses aigus flûtés et l’agilité de sa voix, même dans les passages les plus techniques.

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Les rôles secondaires ne sont pas moins remarquables : Roxana Constantinescu (Emira) brille par son raffinement, dans la gestuelle comme dans le chant, et Lauren Snouffer (Arasse) nous offre une voix particulièrement caressante, mise en valeur par des décors végétaux qui dessinent avec elle la ligne mélodique (« L’alma a goder prepara »).
Le troisième acte mettra en valeur le timbre très masculin de Mary-Ellen Nesi (Medarse), qui déploie sa large voix dans l’air « Torrente cresciuto per torbida piena », et Juan Sancho (Cosroe), remarquable pour sa diction parfaite et l’animation de ses récitatifs, qui chante un touchant « Gelido in ogni vena ».

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La direction énergique et vivante de George Petrou et l’engagement d’Armonia Atenea rendent justice à Hasse, dont la notoriété fut largement ombragée par Gluck et Mozart. Tout, dans cette production, laisse coi. On ne peut que rendre grâce à Max Emmanuel Cencic, qui pour ce Siroe est à la fois interprète, metteur en scène, producteur… et à l’origine de la redécouverte d’un superbe « chaînon manquant entre classique et baroque ».

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Distribution

Max Emanuel Cencic, mise en scène
Bruno de Lavenère, décors
David Debrinay, lumières
Etienne Guiol, vidéo

Max Emanuel Cencic, Siroé
Julia Lezhneva, Laodice
Mary-Ellen Nesi, Medarse
Juan Sancho, Cosroe
Laureen Snouffer, Arasse
Roxana Constantinescu, Emira

Armonia Atenea
George Petrou, direction

 

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