Dans la solitude des champs de coton © Christophe Raynaud de Lage
Dans la solitude des champs de coton © Christophe Raynaud de Lage
Chronique

Désir entre son et espace dans les champs de coton

par Juliette Guibert | le 16 février 2016

Je les ai vus de loin, en remontant en courant la rue du Faubourg Saint-Denis : le public entrait dans le théâtre. Oui, le public. Ils n’étaient plus des passants, ils étaient déjà un public. Le théâtre se tenait devant sa porte. Les acteurs les avaient précédés, venant de la rue, de cet espace commerçant dont les rideaux se tiraient tandis que le rideau se levait. Je m’engouffre, je souffle. Casque. Les fils s’emberlificotent dans mon écharpe, dans mes cheveux. – Vous devez attendre une dizaine de minutes, ça a commencé. – Non, je n’entends rien, il n’y a aucun bruit. – Bon alors entrez, vite, allez sur la scène. Sur la scène ? Cette belle scène délavée au pied des gradins du Théâtre des Bouffes du Nord est peu à peu investie par le public, des filets noirs sont tirés sur les places assises pour qu’on ne s’y installe pas. Les têtes sont levées, dans toutes les directions, cherchent. Tandis que je m’immisce, les mots dégringolent d’une voix mais d’où, je ne sais pas. Femme ou homme, en haut ou en bas, à droite ou à gauche ? La voix nous envahit. Chaque souffle qui sort de la gorge, chaque postillon – le postillon, cette irruption du théâtre dans la littérature – s’écrase bruyamment dans nos oreilles, nous rend intimes avec cette voix, avec ce souffle. Les mots, ces beaux mots de Koltès qui se répètent, s’entrechoquent en rythme et font d’un monologue rhétorique une monodie poétique qui emprunte au récit épique comme au sermon ou à l’oracle, nous entourent et nous enveloppent. Une autre voix entre dans le casque. Femme, cette fois, sûrement. Elles sont là, toutes deux, au premier balcon, séparées par le vide de la scène où nous sommes, trou béant du désir entre celui qui a et celui qui manque : « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous voulez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir. »

Elles – le vendeur et le client – se parlent, s’apostrophent, jouissent des mots qu’elles dégustent avant de nous les servir à l’oreille. Nous respirons en même temps qu’elles tant leur souffle est sur nous. Nos têtes levées se tournent de l’une à l’autre comme le public d’un match de tennis. Elles bougent et nous bougeons. Mouvement, son, espace – je repense à la musique concrète spatialisée de Pierre Henry entendue la veille : nous y sommes encore. La musique qui accompagne le texte lui est comme parallèle, un décor sur cette scène qui n’en a aucun. Elle raconte une histoire qui n’est pas celle de Koltès, comme si elle venait de la vie normale qui se déroule derrière le théâtre, cette rue passante, ou derrière la pièce, cette cité où les gens vivent. Un ostinato de piano se transforme en bruit, est-ce une moto qui passe, un chien qui aboie ? Seuls les silences rejoignent le texte et accompagnent la suspension du désir, désir du client de ce qu’a le vendeur, le désir du dealer de ce que veut le client.

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Inversion. Le public rejoint les gradins, découverts de leurs filets. Les actrices descendent sur scène. Non que le manque du désir fût comblé mais une main a été posée sur l’épaule, les voilà maintenant dans un corps à corps dont nos casques sont les témoins sensibles. Nous entendons les vêtements bouger avec les corps, parfois les cheveux passent devant le micro.

De temps en temps j’enlève le casque. Elles ne parlent pas fort, elles ont dû apprendre à déclamer sans que la voix porte. L’évanouissement de l’espace sonore, la disparition de ce mouvement-son-espace les projette dans un autre espace, abstrait, d’où aucune vie ne transpire, où elles ne se parlent que sur une scène. Alors je remets mon casque et je les retrouve au pied de la cité, dans les limbes du commerce, combat qu’elles ne pourront jamais se livrer parce que l’une comme l’autre, l’un comme l’autre, le dealer comme le client, refuse de livrer à l’autre l’intelligibilité de son désir.

Les champs de coton sont irrigués par les mots de Koltès, les mots sont irrigués par les sons de Roland Auzet, metteur en scène et compositeur qui fait appel au savoir-faire de la Muse en Circuit (Centre national de création musicale) pour la scénographie sonore. Auzet met en scène par la musique qu’il utilise comme décor. Musique électronique, piano, une pluie tombe parfois. Est-ce ici, est-ce dehors ? Mais non, il ne pleuvait pas. Oui, peut-être qu’il pleut au pied de la cité. L’eau coulera-t-elle de l’une à l’autre pour combler le désir ? Une veste tombe, pourrait passer de l’une à l’autre. Echec. « Il n’est pas juste pour un homme de laisser insulter son habit »

Le désir ne sera pas comblé. Entre le fort et le faible, l’homme et l’animal, le dealer et le client, le clair et l’obscur. Le manque persistera, accompagné par le son et l’espace dans ce théâtre de l’essentiel. Fin. Je retire mon casque, « pour oublier ce que nous avons perdu tous deux par inadvertance, par risque, par espérance, par distraction, par hasard ».


 

Dans la solitude des champs de coton
de Bernard-Marie Koltès

Vendredi 5 février 2016
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
jusqu’au 20 février 2016

Conception, musique, mise en scène : Roland Auzet
Avec Anne Alvaro (le dealer) et Audrey Bonnet (le client)
Scénographie sonore : La Muse en circuit, Centre national de création musicale

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