Vassilena Serafimova
Vassilena Serafimova © Paul Schaller
Chronique

Nicolas Stavy et Vassilena Serafimova au Collège des Bernardins : quand sonnent les cloches

par Flore Védry-Roussev | le 27 janvier 2020

Lundi 20 janvier, sous les voûtes immaculées du Collège des Bernardins, le pianiste Nicolas Stavy unissait son piano aux percussions de Vassilena Serafimova dans une association aussi hardie que réussie, pour un récital sur le thème des cloches, d’une richesse harmonique et émotionnelle inattendue.
 
On pouvait craindre que ça ne fasse beaucoup de marteaux pour une soirée, mais – et c’est là un marqueur des grands artistes – Stavy et Serafimova ont su rendre cette association improbable aussi naturelle qu’indispensable, et on repart convaincu que des pièces vieilles de cent ans ont été composées dans cette version pour eux.

C’est donc dans la grande nef de ce bijou de l’architecture cistercienne que le public, venu nombreux, se retrouve. Le Collège des Bernardins, donne tout au long de l’année différents cycles de conférences, formations, débats et concerts, soulevant différents sujets de société.  La question écologique étant à l’ordre du jour, le concert est placé sous le thème « Cri de la Terre, Cri des Hommes« . Dans ce vaste cadre, Nicolas Stavy, avec la complicité de Vassilena Serafimova, développe un programme sensible et puissant, aux résonances multiples…
 

De profondes résonances incantatoires

Le concert s’ouvre de façon imprévue, par un solo de marimba placé en fond de salle. Le timbre boisé de l’instrument suivi du tintement cristallin des clochettes pose des jalons de ce qui s’en vient : un univers mystérieux, une transcription des « Ogives » n°3 et 4 d’Erik Satie. Les profonds accords de Stavy font résonner longuement toutes les harmonies du puissant Steinway sous ses doigts.
Le duo enchaîne sans pause avec une transcription pour piano et percussions de la « Cathédrale engloutie » de Claude Debussy, puis de la « Cathédrale blessée » de Mel Bonis. Marimba, grosse caisse, gongs, cloches… Vassilena Serafimova ponctue et ornemente de ses timbres cuivrés, boisés, métalliques, instaure un dialogue millimétré avec le piano dans lequel les harmonies s’entremêlent avec luxuriance. Mais c’est dans une improvisation puis un solo intitulé « Land » du japonais Takatsugu Muramatsu, qu’elle donne à entendre toute sa virtuosité. Vassilena Serafimova légère et agile comme une fée des Rhodopes virevolte, son marimba délivrant un chant hypnotique jusque dans des pianissimos de velours.
Elle laisse la voie libre pour une magnifique « Etude Tableau« , opus 39 n°9 de Serge Rachmaninov interprétée avec fougue par Nicolas Stavy.

Le pianiste Nicolas Stavy unissait son piano aux percussions de Vassilena Serafimova

Le pianiste Nicolas Stavy unissait son piano aux percussions de Vassilena Serafimova © Paul Schaller

Tichtchenko, un univers bouleversant entre Boulgakov et Orwel

Après l’entracte, Nicolas Stavy prend la parole pour présenter brièvement la sonate de Boris Tichtchenko qui s’en vient; à raison, car ce compositeur est peu joué en France, et personne ne se doute du bouleversement à venir.
Boris Tichtchenko, pianiste et compositeur russe mort en 2010, est un élève de Dimitri Chostakovitch. S’il a sa personnalité propre, on reconnaît tout à fait l’esprit et la filiation avec le maître. Né en 1939 à Leningrad, il est un pur produit de cette école remarquable, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une personnalité très indépendante. Il a exploré différents courants (dodécaphonisme sérielle, micro-intervalles, clusters), mais son écriture, notamment dans cette sonate, oscille entre néo-classicisme et post-romantisme. Lui-même se qualifie de « fidèle à la tradition, sans être traditionaliste ». Il est surtout dans cette sonate n°7 pour piano et cloches, éminemment expressionniste ! La réalité y est décrite avec une telle force,  des couleurs si violentes, des lignes si acérées, qu’elle ne peut que provoquer une réaction émotionnelle.
Au piano, Nicolas Stavy dessine une immense fresque fourmillant de détails dans un climat qui devient au fil des pages, sombre et orageux. Son visage même se transforme, des perles de sueur brillant sur son front tandis que ses yeux clairs, presque transparents comme ceux d’un prophète visionnaire semblent lire l’apocalypse, qu’il nous traduit en simultané en de terribles arpèges, torrent de doubles croches entrechoqués par le grondement d’accords menaçants, ponctués par le tocsin des cloches de Serafimova, calme comme la mort. Même les passages plus légers restent inquiétants. Il se dégage ici et là une joie bancale, dont les dissonances choisies accentuent l’effet dramatique. Puis on replonge dans un univers de tourmente, mené à un rythme haletant, où l’inquiétude face au poids d’une technocratie omnipotente semble permanente et fait ressortir la fragilité de l’individu qui semble rechercher la grâce de quelques moments de liberté et de joies simples. Ces brefs moments sont rapidement engloutis par des accords lugubres et les dernières notes résonnent d’une solitude tragique.

Nicolas Stavy

Nicolas Stavy © Jean-Baptiste Millot

L’auditoire, touché de plein fouet par cette pièce fulgurante, reste quelques instants dans un silence abasourdi avant que ne surgissent les premiers applaudissements, de plus en plus forts et éclatés de bravos. Une partie du public semble déstabilisée, une oeuvre d’une telle tension dramatique interprétée avec tant de conviction ne peut laisser indifférent ! Le duo offre alors en bis des extraits transcrits de Ma Mère L’Oye de Ravel, d’une gaité presque naïve et les musiciens sont acclamés par le public, qui semble soulagé de revenir dans une contrée musicale familière et riante, et de réaliser que ceci n’était pas une prémonition mais juste un concert, un très beau concert.

 

 




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