Hors-série

Stockhausen : un café pour faire passer la pilule

par Christophe Dilys | le 8 mars 2016

Les plus attentifs d’entre nous ont sans doute soulevé un sourcil lorsque Claire Chazal a mentionné Pierre Boulez aux Victoires de la musique. François Gorin le résume ainsi dans le Télérama du lendemain : « L’hommage à Pierre Boulez est expédié avec un extrait d’un concerto pour piano de Franz Liszt… que le défunt maître avait dirigé jadis. Une note de Boulez dans une soirée si consensuelle ? C’était sûrement trop demander. »

De la musique contemporaine dans les oreilles du plus grand nombre, voilà un programme politique qui ne viendra pas avant que beaucoup de choses soient réglées. Ceci dit, il serait injuste de considérer que la création musicale a toujours été déconnectée de son public. Prenons le cas de Tac au Tac, émission de télévision des années 70 qui faisait s’affronter des dessinateurs dans des jeux de cadavres exquis. Le fond sonore : de l’illustration musicale, assurée par Gérard Gallo. Ces illustrations musicales étaient réalisées de façon électroacoustique, accompagnant la création picturale par de la création musicale.

Evidemment, l’exemple est loin de la réalité d’aujourd’hui, et ne jette aucune lumière sur la frilosité que nous avons aujourd’hui vis-à-vis de la création contemporaine, si ce n’est qu’il nous dit bien qu’il y a toujours une façon, même détournée, de mettre dans l’oreille du public de la musique inhabituelle.

C’est donc avec la ferme intention de vivre avec la musique de Stockhausen que je suis allé profiter du café-musique proposé par la Philharmonie de Paris le dimanche matin. Après tout, si nous pouvons maintenant aller chanter la cantate du jour salle Cortot au Centre de Musique de Chambre de Paris, pourquoi ne pas se réveiller au son des Klavierstücke et la pédagogie d’Arnaud Merlin ?

 

Quelques chaises étaient restées vides. Le public parsemé semble par contre se connaître d’un café-musique à l’autre et semble être venu en bande pour se donner du courage.

Arnaud Merlin ne perd pas de temps : café en main, nous ne tardons pas à écouter Klavierstück IV, la plus pointilliste des Klavierstücke. Les premières notes sont à peine spasmodiquement émises par la petite enceinte, qu’un festival de froncements de sourcils les accueillent. Le parterre s’enferme dans la même moue que devant un vin quasiment bouchonné mais qui a encore quelque chose à dire.

Notre médiateur se tourne alors vers nous pour recueillir nos impressions. Il y avait quelque chose de quasiment militant dans la réaction de l’assemblée : « Je ne connais pas la musique mais je suis là, voyez. » Le public parfait de grandes gueules qui n’essaiera pas d’impressionner le maître de cérémonie avec quelques vagues notions de culture musicale déconnectées de l’objet entendu.

« Je vous avoue direct : je me suis ennuyé. »

« On est pas trop dans le romantisme. »

« J’ai pas été ému. »

« On a plus l’impression qu’il s’agit d’une musique plus faite pour l’interprète que pour le public. »

« Ce n’est pas possible, l’interprète improvise, là, non ? »

Arnaud Merlin, imperturbable, ne se laisse pas décourager. Il lâche quelques éléments factuels pour donner un peu de contexte : « Cette musique a été composée après la Seconde Guerre Mondiale : elle est ancrée dans cette dynamique de va-et-vient entre destruction totale et reconstruction propre à beaucoup de compositeurs. »

Un public qu’on ne connaît pas et qui ne connaît pas. Comment s’adresser à lui ? Comment répondre à sa perte de repères dès que la musique n’exprime pas de la sensibilité au premier degré ? Comment proposer une alternative musicale à la perpétuelle recherche du beau ? qui semblait être une quête d’autant plus vindicative ce matin-là que le public est venu armé de tous les clichés sur Stockhausen – le fameux petit cousin de cinq ans qui peut faire mieux…

Faut-il donner des faits ? Des éléments de contexte ? Arnaud Merlin n’était pas là pour convaincre d’aimer. Ses réponses, courtes et précises, détaillent les éléments de langage partition à l’appui, et résument l’enjeu : Klavierstück IV est une pièce pensée comme des constellations de points.

D’extraits en extraits, le public se détend.

Klavierstück XI. Merlin : « On passe du point à la phrase. »

– Pas de réaction.

Mantra. Merlin : « Qu’en pensez-vous ? »

– « On dirait du jazz non ? » « Le piano avait un son bizarre. » « Y a des rapports entre Stockhausen et la pop ? » « Mouais, musique élitiste. »

Comme un cycle, les mêmes interrogations reviennent, les mêmes moues, le même sentiment qu’il ne s’agit pas d’une musique pour le public, mais d’une musique intellectuelle, une musique de calcul. Arnaud Merlin répond aux impressions de l’auditoire par des données techniques et factuelles mais ne semble pas pour autant réagir à l’expérience esthétique qui a été vécue, et c’est normal : il s’agit d’alimenter la réflexion et l’impression par de la culture musicale.

Je ne peux néanmoins m’empêcher de me demander si, dans le cas de Stockhausen, il ne faut pas partir de l’expérience esthétique, de ce moment absolument sensuel qui devrait survenir à l’écoute de tout morceau et qui nous est trop souvent dérobé à cause d’une culture musicale formée à l’écoute de musiques dont le beau est plus directement accessible. Cette rêverie orgasmique, ce frisson à l’écoute d’une mélodie de violon solitaire ou d’un choral de Bach, ne peut-on pas l’envisager en écoutant l’extraordinaire installation de Telemusik ?

Jouir de toute musique, voilà bien une notion délicate. Pourquoi ai-je vu des enfants absolument fascinés par Tierkreis (1975) pour accordéon, violoncelle et contrebasse dans les couloirs du Musée de la musique, et pourquoi ai-je vu des adultes cultivés et (du coup) vindicatifs se priver de cette jouissance fascinée dans ce café-musique ?

 

La réponse vient de la même époque que Tac au Tac, Tierkreis, Telemusik, etc. Hans Robert Jauss, philosophe et théoricien de la littérature : « Tirer de l’art une jouissance serait une chose, et mener une réflexion scientifique, historique ou théorique sur l’expérience artistique en serait une autre. Cette exigence classique d’une distinction absolue entre la simple jouissance réceptive et la réflexion scientifique sur l’art n’est pour en réalité qu’un argument dicté par mauvaise conscience. Il faut reprendre l’expérience esthétique comme objet de réflexion théorique, si nous voulons défendre la fonction sociale de l’art et des disciplines scientifiques qui sont à son service. »

Il s’agit de la théorie de la réception : remettre le public au centre, à travers la notion de jouissance. La partition est une chose, mais l’exécution en est une autre, et l’audition de cette exécution est au même plan.

En somme, jouissons de la musique contemporaine : ne cherchons pas à y reconnaître du jazz, ne cherchons pas la mélodie, la tonalité, la conduite du temps, ne cherchons pas à y voir la musique d’une élite (qui nous prouve régulièrement qu’elle ne la comprend pas beaucoup mieux que nous). Si la musique de Stockhausen se fait pointilliste, lyrique, heurtée, massive, expérimentale, c’est qu’il cherche à déformer le temps, à le conduire autrement que par les codes de la musique plus « accessible » serinée par nos médias qui nous pensent trop fragiles pour pouvoir entendre du Boulez à la télévision.


Expérience à faire : écouter sans chercher, écouter en oubliant ce que l’on connait, profiter sans rattacher, ne pas chercher la cadence parfaite, l’accord juste. Ecouter comme si nous écoutions de la musique pour la première fois.

Pour en savoir plus : Hans Robert Jauss, Petite apologie de l’expérience esthétique (Allia, 2007)

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