Le luthier Sylvain Tournaire au travail © O. Bonhomme
Le luthier Sylvain Tournaire au travail © O. Bonhomme
Interview

Donner vie à la matière, rencontre avec le luthier Sylvain Tournaire

par Cinzia Rota | le 21 octobre 2016

Le 26 septembre dernier, le luthier Sylvain Tournaire, lauréat de la Fondation Banque Populaire en « artisanat d’Art » a été invité au siège de cette dernière pour présenter son travail au public et aux lauréats du programme « musique ».
Après avoir assisté à la passionnante présentation, où le jeune luthier a expliqué les étapes de la fabrication d’un instrument à partir du choix du bois, du dessin, de la façon de sculpter la matière, de créer les différents éléments jusqu’au vernis, nous l’avons rencontré pour en savoir plus sur ce passionnant métier d’Art.

 

Comment êtes-vous devenu luthier ?

J’ai toujours été attiré par la musique et son univers fascinant, mais c’est la rencontre avec un luthier, Pascal Lavigne, qui m’a fait découvrir ce métier.
J’ai fait plusieurs stages chez lui à Grenoble, dans la réparation des instruments.
Cette expérience m’a donné envie de suivre une formation en lutherie, et j’ai donc étudié pendant 3 ans et demi en Allemagne, auprès de Ulrich Hinsberger à l’École de Facture Instrumentale de Mittenwald. J’ai choisi d’y étudier car c’est un établissement très réputé et en plus c’était l’occasion d’apprendre l’allemand !

 

En quoi consiste précisément la formation en lutherie à Mittenwald ?

Au tout début on apprend les étapes de la fabrication des instruments. On nous en fait réaliser quatre au même temps, de façon à répéter le procédé plusieurs fois et le mémoriser. Ensuite on passe six mois à fabriquer des vernis et les six mois suivants sont dédiés à la restauration.
Les études se terminent en travaillant sur un projet précis, qui dans mon cas a été la copie du Violoncelle Sleeping Beauty fait par Domenico Montagnana, puis la réalisation de deux violons identiques, dont l’un dans un temps limité (160 heures). Cette formation a été très fructueuse, car elle m’a permis de fabriquer sept violons, un alto et un violoncelle.

 

Qu’avez-vous fait après ces études ?

J’ai travaillé chez Thomas Goldfuß, un atelier de restauration qui existe depuis 3 générations, où je me suis occupé également des montages et des réglages, avant de me mettre à mon compte.

 

Comment avez-vous trouvé vos premiers clients ?

Mes premiers travaux ont été des sous-traitances de la part mon ancien employeur et de Pascal Lavigne, chez qui j’avais travaillé à Grenoble. Ensuite j’ai eu la chance de rencontrer un professeur de violon, qui dirigeait aussi un orchestre à cordes amateur et qui m’a valu plein de petits travaux pour les musiciens locaux.

Voûte créusée par le luthier Sylvain Tournaire © Sylvain Tournaire

Voûte créusée par le luthier Sylvain Tournaire © Sylvain Tournaire

Vous êtes lauréat de la Fondation Banque Populaire depuis deux ans. Comment avez-vous eu l’idée de postuler pour une bourse ?

C’est une conseillère bancaire qui m’avait parlé de cette opportunité. Et comme un jour une télévision locale était venue à l’atelier, je lui ai montré la vidéo. Enthousiaste, elle m’a invité à préparer un dossier et à candidater.

 

Comment la Fondation Banque Populaire vous a-t-elle aidé dans le concret ?

La Fondation m’a permis de fabriquer plus d’instruments, de pouvoir me déplacer plus souvent et de pouvoir ainsi confronter mon travail aux avis des musiciens.
Ces moments d’échange sont très importants car ils donnent des idées et de l’inspiration.

Après avoir beaucoup travaillé avec des amateurs, j’ai reçu ensuite ma première commande de la part d’un violoncelliste professionnel. Celui-ci a été mon premier projet avec la Fondation, ce qui m’a permis de fabriquer en même temps un deuxième violoncelle que j’ai vendu six mois après à une personne qui était venue à l’atelier et en avait suivi les étapes de fabrication. Mon deuxième projet a été la copie d’un Bernardo Calcagni pour le Concours International de Violon Marie Cantagrill.
Aujourd’hui, je travaille à un nouveau service pour les musiciens, qui s’appelle « un luthier chez vous ». L’idée est de proposer un réglage d’instrument dans un milieu acoustique que le musicien connaît. Cette intervention, qui se base sur l’oreille du musicien, peut se passer chez lui ou dans l’endroit où il a l’habitude de répéter.

 

Le luthier Sylvain Tournaire au travail © O. Bonhomme

Le luthier Sylvain Tournaire au travail © O. Bonhomme

Comment avez-vous eu cette idée ?

J’en ai eu l’idée en constatant que souvent les musiciens étaient satisfaits des réglages à l’atelier mais qu’ils étaient déçus une fois chez eux. Du coup, je propose d’aller régler l’instrument directement sur les lieux de répétition des musiciens et éviter ainsi cette problématique.
Pour développer ce projet il faut disposer de temps pour établir une relation de confiance et d’échange avec l’artiste. En ce moment, j’expérimente cette méthode avec succès avec un violoncelliste, un quatuor et avec la violoniste Marie Cantagrill.

 

Quels sont les avantages et les inconvénients de cette solution, par rapport au réglage traditionnel ?

Ce type de travail est, bien évidemment, un peu plus cher, mais il a l’avantage d’être plus durable et plus satisfaisant.
Les différents musiciens avec qui j’en ai parlé ont tous eu l’air très intéressés, la seule difficulté a été de trouver le temps et de se coordonner.

 

Combien de temps peut-il durer un réglage de ce type ?

Le réglage est un travail très complexe, qui passe par une compréhension entre le musicien et le luthier. Le musicien décrit le son et essaye d’expliquer ce qu’il veut obtenir, le luthier fait des réglages et attend le retour du musicien. Ce qui est très important est de créer une confiance afin que le musicien puisse exprimer librement son point de vue.
Le temps du réglage dépend aussi de l’instrument, s’il varie beaucoup ou pas et si le luthier le connaît bien. Un réglage traditionnel dure une heure, celui que je propose dure plutôt quatre heures.

 

Comment testez-vous les instruments ?

Une fois l’instrument monté, je demande à quelqu’un de le jouer afin d’en vérifier la sonorité et éventuellement faire des réglages pour l’améliorer.
Ensuite, pour que le bois puisse s’habituer à la vibration et gagner ainsi en souplesse, l’instrument a besoin d’être joué. Du coup, il y a deux possibilités, s’il s’agit d’une commande, le travail d’assouplissement est fait par le client, sinon je prête l’instrument pour quelques mois à un musicien.

Caisse de résonance réalisée par le luthier Sylvain Tournaire © Sylvain Tournaire

Caisse de résonance réalisée par le luthier Sylvain Tournaire © Sylvain Tournaire

Que conseillez-vous aux musiciens pour bien entretenir leurs instruments ?

Les fractures étant le plus gros danger, il est bon de faire régulièrement le “tour” du violon. Il est aussi très important est de bien nettoyer l’instrument, d’enlever systématiquement la colophane. Il faut également faire attention à faire revernir régulièrement les zones où il y a un contact avec la peau pour protéger le bois de la sueur et ne pas oublier de redresser régulièrement le chevalet, que les cordes soumettent tout de même à une pression de 9 kg !

 

Avez-vous d’autres projets ?

Un projet auquel je tiens énormément consiste à fabriquer quatre instruments destinés à rester ensemble, par exemple pour être joués dans un quatuor.
Du coup je suis à la recherche soit d’un quatuor qui serait disposé à financer le projet soit d’un mécène qui puisse leur prêter les instruments.

 

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?

Ce que j’aime le plus est le fait de me retrouver dans un espace-temps suspendu entre aujourd’hui et le XVIIe et XVIIIe siècle. C’est très fascinant de reproduire des gestes, des techniques et même des formes, qui viennent de cette époque.
J’apprécie également beaucoup la rencontre avec les musiciens et le fait de participer en quelque sorte à la musique, en étant dans les « coulisses ».
Un réglage bien fait est très important, car il contribue non seulement à la sonorité de l’instrument mais aussi à la confiance du musicien.

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