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Interview

Tomas Bordalejo : un compositeur dans son siècle

par Christophe Dilys | le 1 février 2016

Il s’agit d’un entretien plutôt particulier : alors qu’en pleine interview, Tomas Bordalejo nous parlait de son opéra Bureau 470 qui sera créé le 13 février 2016, nous apprenions tous les deux le décès de Pierre Boulez. Ce qui devait être une discussion sur le langage de Tomas s’est alors transformé en réflexion sur la musique aujourd’hui et sa place dans la société.

D’où venez-vous ?

Je viens de Buenos Aires et je suis arrivé en France il y a dix ans. Il faut d’abord préciser que j’ai un parcours un peu atypique, par rapport au trajet traditionnel français qui passe par le CNSM puis l’IRCAM : j’ai étudié le jazz et la guitare à l’Institut Technologique de Musique Contemporaine de Buenos Aires. En arrivant en France, j’ai commencé l’éducation académique en commençant pratiquement de zéro à l’âge de 22 ans. J’ai fait tout le Conservatoire à Gennevilliers : mes classes d’analyse musicale, d’harmonie, de contrepoint, dans une période de quatre ou cinq ans.

J’ai eu Bernard Cavanna en professeur de composition avec qui j’ai beaucoup travaillé. J’ai pu ensuite rencontrer beaucoup de compositeurs, pas forcément dans le cadre des cours, mais plutôt lors de rencontres pour montrer ma musique, me faire critiquer et me faire aider par eux d’une certaine façon, de Philippe Manoury à Peter Eötvös en passant par Philippe Hersant.

Après avoir obtenu mon Prix à Gennevilliers, je suis rentré au Pôle Supérieur de Paris-Boulogne Billancourt et c’est là que j’ai fait la rencontre de Yan Maresz.

Quelles ont été vos premières commandes ?

Des pièces pédagogiques d’orchestre pour le Conservatoire de Gennevilliers.

Comment avez-vous eu l’idée de déposer un dossier pour la Fondation Banque Populaire ?

J’ai rencontré Philippe Hersant à l’Académie Musicale de Villecroze et, à la fin de la master-class, il m’a dit qu’il y avait cette Fondation qui aidait les jeunes instrumentistes ainsi que les jeunes compositeurs. J’ai postulé et j’ai eu la chance d’être pris ; cela a été une aide énorme pour moi, en termes de communication bien sûr, mais aussi de commandes. L’opéra que je suis en train de créer n’aurait pas existé sans eux.

Quels sont vos projets en ce moment ?

Je suis donc justement en train d’écrire un opéra grâce au soutien de la Fondation. L’histoire est très contemporaine : il s’agit d’un employé en plein burn-out, qui va mener son équipe dans une véritable révolution pour faire sauter les rouages de l’entreprise. Mais ils font tous partie de ces rouages, nous en faisons tous partie… Ils font écho à des rouages plus grands, plus englobants, ceux de la société… Il s’agit d’une comédie grinçante, presque absurde mais non moins réelle, sur le monde de l’entreprise. Je me suis d’ailleurs pas mal documenté sur son fonctionnement, ses faiblesses, mais aussi ses sons, ses gestes, ses rapports humains… Le livret est de Facundo di Stefano.

Y a-t-il un lien avec l’actualité ?

Il y a eu une agression dans le métro lillois il y a un an et demi, sans que personne ne réagisse : il a fallu que le procureur rappelle la loi à la société ! Autrement dit, sans contrainte extérieure, nous oublions l’humain au profit de l’efficace, nous agissons comme des individus distincts, mécaniques, et nous ne savons pas comment réagir lorsqu’une anomalie pénètre dans notre monde. Alors nous nous rendons aveugles. Le lien entre le monde professionnel et le monde des affects, c’est cela qui m’intéresse. Par exemple, si un de mes personnages féminins tombe par terre, il y a une gêne sur ce qui doit être fait, si elle doit être aidée ou non. J’ai essayé de caricaturer cet univers-là, en partant du burn-out.

Comment la Fondation vous a-t-elle aidé ?

Elle m’a bien sûr aidé financièrement en me passant la commande de cet opéra et en soutenant d’autres projets comme celui-ci, pendant trois ans, dont Zapping2 créé par l’ensemble Court-Circuit en 2014, ou une pièce pour accordéon pour Vincent Lhermet. Mais l’équipe qui la compose m’apporte un soutien et un encouragement quotidiens et participe à la promotion de mes créations, ce qui est crucial.

On vient à l’instant d’apprendre le décès de Pierre Boulez. J’imagine que vous avez des remarques et un hommage à rendre ?

Je venais tout juste de sortir de l’IRCAM ! C’est une des plus grandes personnalités du XXe siècle, politiquement et musicalement. Ce qu’il a accompli est très impressionnant : l’IRCAM, le CNSMDP tel qu’il est aujourd’hui, la Philharmonie… C’était un homme fort. J’ai beaucoup de respect pour sa démarche, pour sa recherche. C’est un compositeur comme il y en a de moins en moins. Et puis, c’était l’un des plus grands chefs d’orchestre du XXe siècle.

Dans ses Relevés d’apprentis, il indique se méfier de « l’hédonisme musical ». Qu’en pensez-vous ?

Je ne me méfie d’aucune esthétique, tant qu’elle est recherchée et voulue. Je recherche surtout la sincérité en musique. Par exemple, chez Philippe Hersant, il y a une démarche avec beaucoup de matière, une sincérité que j’aime beaucoup.

A propos de votre langage musical : cherchez-vous la rupture avec des figures maîtresses du langage musical des XXe et XXIe siècles ?

Je suis évidemment influencé par les grands compositeurs : ceux avec qui j’ai travaillé, comme Bernard Cavanna ou Yan Maresz, et d’autres plus anciens, comme Ligeti, Xenakis ou Aurel Stroe… Après, je m’inscris dans une démarche non-institutionnaliste : je ne cherche ni la consonance ni la dissonance, le post-sérialisme ou le post-Boulez. Je suis plutôt dans une recherche personnelle, et j’apprends dans l’échange avec les musiciens, ce qui m’aide à écrire de façon plus efficace.

Voyons-nous poindre des nouvelles tendances, en musique contemporaine, ou restons-nous beaucoup dans le domaine de l’individuel ?

Aujourd’hui beaucoup de musiques, de voix coexistent, même si la démarche est au fond assez homogène. C’est une période très intéressante…  Dans les années qui viennent, dans la prochaine décennie, il y aura, je pense, un grand tournant.

Avez-vous des conseils à donner aux futurs jeunes compositeurs, plus précisément en termes de rapport à la société d’aujourd’hui et à l’actualité ?

Je suis dans une démarche de musique sociale. Je travaille avec les musiciens, je vais à leur recherche. Il est important de s’inscrire dans la réalité. La musique contemporaine a besoin d’être plus diffusée, de faire tomber les aprioris. Il ne faut pas hésiter une minute à aller à la rencontre de ceux qui semblent les plus éloignés.


L’Opéra Bureau 470 sera créé au nouveau Conservatoire de Gennevilliers le 13 février prochain (13 rue Louis Calmel 92230 Gennevilliers Tél : 01 40 85 64 71 – 01 40 85 64 72)

Musique – Tomás Bordalejo

Livret – Facundo Di Stefano

Direction musicale – Alphonse Cemin

Mise en scène – Violeta Zamudio

Distribution – Ramirez Vincent Vantyghem – Claudia Angèle Chemin – Sujet O Elise Dabrowski – Cortina Manuel Nuñez Camelino

Orchestre – violon Noëmi Schindler – accordéon Vincent Lhermet – percussions Claire Talibart – contrebasse Laurène Durantel

Décors – Belen Roncoroni

Costumes – Maeva Thepaut

Création Lumières – Bruno Brinas

Designer – Marcos Piaggio Stella

Traduction – Marion Bosviel

 

Tomas Bordalejo est actuellement en résidence de recherche-création du Collegium Musicæ. Il travaille à l’IRCAM sur la SmartGuitare développée par le chercheur Adrien Mamou-Mani. La pièce écrite dans le cadre de ce projet sera jouée le 24 juin 2016 à la Philharmonie de Paris (Amphithéâtre) dans le cadre de ManiFeste-2016, festival de l’Ircam.

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