Toulouse les Orgues 2019 © Alexandre Ollier
Toulouse les Orgues 2019 © Alexandre Ollier
Chronique

Toulouse les Orgues 2019 et ses infinies variations

par Julien Bordas | le 28 octobre 2019

Les orgues du patrimoine toulousain ont une nouvelle fois donné du souffle en ce début octobre. 13 jours de festivités autour du roi des instruments mis en musique par son inventif directeur artistique Yves Rechsteiner. Retour sur 3 concerts passionnants.

Le Festival Toulouse les Orgues est devenu au fil des ans un phare dans le paysage organistique français. Qu’ils sortent à peine de leurs études musicales ou qu’ils soient déjà de renommée internationale, les organistes et artistes invités se succèdent aux claviers avec une ferveur communicative.

Programme 100 % français pour le premier récital auquel nous avons assisté, un concert “jeune talent” donné le 11 octobre à Notre-Dame de la Dalbade. L’orgue des ateliers Puget résonne sous les doigts de Loriane Llorca qui vient par ailleurs d’achever sa résidence au Centre de Musique Baroque de Versailles. Un programme ambitieux : à la sobriété de la Prière de César Franck succède le 2ème choral-poème de Charles Tournemire sur le fond d’orgue où l’utilisation des flûtes est l’occasion de juger de leur remarquable éloquence. La Première fantaisie de Jehan Alain sera moins déchirante et saisissante que la pièce ne le suggère mais la jeune organiste trouvera plus d’aisance dans le Récit de Thierry Escaich aux accords inflexibles conjugués à une tension permanente impeccablement traduite. Ultime partition du concert, l’haletante et virtuose Toccata de Jean Guillou reste la pièce la plus convaincante du programme tant Loriane Llorca en maîtrise le langage avec virtuosité et assurance.

Loriane Llorca à Toulouse les Orgues © Alexandre Ollier

Loriane Llorca à Toulouse les Orgues © Alexandre Ollier

Le lendemain, l’église Notre-Dame du Taur était le théâtre d’un duo étonnant avec Yom à la clarinette et Baptiste-Florian Marle-Ouvrard à l’orgue. Durant une heure, sans interruption, nous sommes spectateurs de la rencontre – et de la fusion –  entre ces deux mondes que sont les musiques sacrées chrétienne et juive.

Le spectacle “Prière” se veut un hymne à l’universalité de la musique et à la vie, un “recueil de prières musicales et d’offrandes sonores” précise le programme. Il est construit autour des compositions du clarinettiste mais aussi des improvisations de l’organiste, ces dernières servant de tuilage sonore entre les pièces.

Chef d’oeuvre de la manufacture Puget, le Grand Orgue peut paraître écrasant par sa puissance phénoménale face à la clarinette (particulièrement dans les tutti) mais le festival s’est montré tout à fait prévenant. A l’instar des concerts de hard rock ou électro, nous étions avertis dès le parvis de la possibilité de se munir de bouchons d’oreilles !

Pour rivaliser avec l’orgue, qu’elle soit jouée devant le choeur ou en tribune, la clarinette est ici sonorisée. D’ailleurs, Yom se déplacera pendant la soirée entre ces deux points cardinaux attisant la curiosité du public tout en apportant une spatialisation intéressante.

Yom à la clarinette accompagné de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard à l’orgue dans "Prière" © Alexandre Ollier

Yom à la clarinette accompagné de Baptiste-Florian Marle-Ouvrard à l’orgue dans « Prière » © Alexandre Ollier

La clarinette, telle un phare dans l’obscurité de l’église, entame seule le concert, rejointe par les accords lancinants de l’orgue. Le duo trouve plus tard son acmé dans les pièces Doute et Fatalité propices à un feu musical (et c’est un euphémisme !) envahissant les lieux. La clarinette lance ses cris poignants tandis que l’orgue donne sa pleine puissance avant que ce déluge de notes ne s’apaise de lui-même.

Seule composition tirée d’une véritable prière traditionnelle juive, Eyli Ata émerge à travers  une fugue à l’orgue seul. Puis le thème est repris par la clarinette et déployé par Baptiste-Florian Marle-Ouvrard dans une magistrale fugue à cinq voix à la manière de Jean-Sébastien Bach. Le programme “Prière” prend également des couleurs minimalistes à l’instar de la Méditation n°2.

Un succès public pour ce duo qui conjugue un clarinettiste hors-pair et un organiste virtuose inspiré. Rappelons leur cd “Prière” paru chez Buda Musique et enregistré à la Philharmonie de Paris.

Yves Rechsteiner au festival Toulouse les Orgues © Alexandre Ollier

Yves Rechsteiner au festival Toulouse les Orgues © Alexandre Ollier

La traditionnelle Nuit de l’Orgue était placée sous le signe de la parité et laissait place à différentes combinaisons d’interprètes. Comme nous avions pu les écouter dans un programme “Symphonie pour des temps révolutionnaires” l’an passé, le duo Yves Rechsteiner et Henri-Charles Caget propose une nouvelle fois d’associer orgue et percussions dans une version de Tubular Bells de Mike Oldfield sur le Grand Orgue Cavaillé-Coll de la basilique Saint-Sernin. Une plongée hypnotique dans un univers musical aux multiples styles. Le percussionniste n’apporte pas seulement la rythmique il fait aussi retentir cloches et bruitages au gré de fascinantes variations. Une transcription qui semble convenir à l’acoustique de la basilique car malgré le volume de l’édifice, les percussions – amplifiées – nous parviennent assez nettes. Une réelle performance d’artistes retransmise sur écran géant.

Duo exclusivement féminin ensuite avec les jeunes russes Olga Zhukova et Ekaterina Kurmyshova qui offrent à entendre la rare Rhapsodie de Naji Hakim, une oeuvre en cinq mouvements qui s’achève sur un très brillant Quolibet reprenant l’ensemble des thèmes.

Des transcriptions figurent aussi au programme : des extraits de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel, impeccablement exécutés, et du ballet Petrouchka faisant transparaître une infinie variation de couleurs et de registres, même si cette pièce pesa sur le programme en raison de sa longueur.

Le positif de dos de l'orgue de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse © Alexandre Ollier

Le positif de dos de l’orgue de la Basilique Saint-Sernin à Toulouse © Alexandre Ollier

Enfin, l’organiste Brice Montagnoux et la clarinettiste Éva Villegas avaient prévu un copieux récital pour conclure cette Nuit de l’Orgue. Widor et un Allegro vivace de la 5ème symphonie, rigoureux et captivant, suivi de l’élégant Introduction et rondo pour clarinette et orgue, d’une grande classe. La brillante Sixième sonate pour orgue de Félix Mendelssohn-Bartholdy puis la 1ère Rhapsody de Debussy avec clarinette, d’une exquise poésie, fait resplendir les registres de cet instrument. Une soirée que l’on pourrait aussi qualifier de  “rhapsodique” grâce à la une succession de pièces très différentes à l’instar du virtuose “Dieu parmi nous” de la Nativité de Messiaen, remarquablement conduit. Puis, pour conclure, les extraits de la Sonata da chiesa X de Robert Helmschrott, au premier mouvement énigmatique. Aux côtés de Brice Montagnoux, il faut signaler qu’Eva Villegas a enregistré l’album “Dialogue sur les jeux d’anches à Grimaud” (Organroxx) sur lequel est notamment reprise cette sonate trop peu jouée en France.

Même si les pauses entre chaque changement d’interprètes permettaient une respiration pour les spectateurs, le format, estimé à 2h30 sur le programme, s’est étiré plus tard dans la nuit… ce qui découragea les plus téméraires. Ce concept mériterait sûrement d’être ajusté pour les futures éditions.

Toutefois, seul ou en duo, l’orgue s’est de nouveau prêté à d’infinies variations lors de cette 24ème édition du festival, et le public, novice ou amateur, a largement répondu présent.




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