Ekaterina Gubanova (Brangäne) et Nina Stemme (Isolde) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan
Nina Stemme (Isolde) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan
Chronique

Tristan et Isolde au Met : un consensus bruyant

par Paul du Quenoy | le 6 octobre 2016

Confié au réalisateur et cinéaste polonais Mariusz Trelinksi, c’est la première fois que Tristan et Isolde de Richard Wagner ouvre une saison au Met depuis 1937.
Au milieu d’un consensus bruyant fait d’applaudissements hésitants et de huées, une grande opportunité historique a été manquée. Remplaçant la mise en scène stylisée, mais souple et élégante, de Dieter Dorn, l’effort de Trelinski embrouille les dimensions psychologiques de l’opéra et réussit parfois à obscurcir la musique.

 

Depuis quelques temps les effets visuels à l’opéra deviennent de plus en plus sophistiqués, dans le but d’y amener de nouveaux publics. Malheureusement la nouvelle production de Tristan et Isolde au Metropolitan Opera de New York, mise en scène par Mariusz Trelinksi, nous entraîne dans une analyse brute de caractère psychologique, où la musique monumentale de Wagner devient purement accessoire.

La représentation commence avec la vidéo d’un navire au milieu d’une mer agitée, sur laquelle est projectée une boussole électronique. Ensuite il y a une pantomime d’un père militaire embrassant son fils, avant que la maison familiale n’éclate en flammes. On perd ainsi toute allusion aux suggestions musicales de la séduction et de la puissance sexuelle du célèbre Prélude, tout comme sa dimension intime.

Une scène de la production de Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan Opera

Une scène de la production de Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan Opera

L’image du feu revient ensuite, lors de la scène de Tristan dans l’acte III, quand le protagoniste apparaît en tant que petit garçon jouant avec un briquet. Tristan aurait-il tué ses parents dans un incendie accidentel ? Ce n’est pas certain, mais il est clair que cet événement n’aura aucune influence sur sa relation avec Isolde, avec son oncle, ou qui ce soit d’autre dans sa vie.

Le navire qui conduit Isolde en Cornouailles est une construction moderne et sombre. Composés de trois ponts, compartimentés en chambres rectangulaires, les espaces sont éclairés ou assombris au fur et à mesure. Probablement l’intention est de donner à chaque scène le plus grand relief en éliminant la distraction, mais cet effet sacrifie l’immense scène du Met en faveur d’un confinement claustrophobe.

L’héroïne captive se lamente donc de son sort dans une cabine terne au niveau intermédiaire tandis que Tristan dirige le navire depuis un pont moderne nettement au-dessus d’elle et la contrôle secrètement par vidéosurveillance. La confrontation qui mène à la consommation de la potion d’amour se déroule au fond de la cale, aux côtés de fûts contenant des déchets dangereux. Est-ce vraiment ainsi, par cette association artificielle, que Wagner a su transmettre l’émotion qui nous fait chavirer ?

L’acte II continue curieusement sur le bateau, avec le rendez-vous des amoureux et leur découverte par les braves guerriers du roi Marke, qui, scandalisés, éblouissent le public avec des torches.
Il faudrait lire le programme attentivement pour saisir le concept du navire comme symbole du « voyage intérieur » de Tristan ainsi que du voyage réel, mais l’idée est trop abstraite pour impliquer le public.
De grands connaisseurs wagnériens se rappelleront de la mise en scène de Christoph Marthaler à Bayreuth, où l’on utilisait déjà l’image d’une descente dans les profondeurs d’un vieux rafiot. Inverser la transcendance dans une intériorité névrotique n’a donc rien de nouveau, d’original ou d’excitant.

Ekaterina Gubanova (Brangäne) et Nina Stemme (Isolde) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan

Ekaterina Gubanova (Brangäne) et Nina Stemme (Isolde) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan

Même dans les les moments de plus grande intensité, pas un soupçon de véritable passion ne transparait des personnages, transformés en bourgeois ennuyés. Isolde chante son lamento en serrant une cigarette non allumée comme une adolescente pétulante et la mort de son fiancé Morold plus que le résultat malheureux d’un combat chevaleresque, apparaît comme une exécution pour laquelle Tristan ressent des remords improbables.

Quand les deux protagonistes avalent le poison, qui se révèle être une potion d’amour, ils réagissent plus comme s’ils souffraient de reflux acide que comme des héros dont l’attitude suicidaire se transforme en extase. Leurs ravissements se réduisent à des caresses innocentes où Isolde pose sa tête sur l’épaule d’un Tristan passif, au moment où le Liebestod résout dans le finale de l’opéra.
Le roi Marke, trahi, n’apparaît ni courroucé, ni bouleversé : il gronde Tristan (dans la vie comme dans la mort) tel un maître d’école ennuyé, au look de Lord Louis Mountbatten. Mise à part l’obscurité, le seul sentiment d’inquiétude, est l’image projetée d’une planète enveloppée dans le brouillard, un hommage à l’incontournable collision planétaire  du film über-déprimant et Tristan-saturé de Lars von Trier, Melancholia.

Stuart Skelton (Tristan) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan Opera.

Stuart Skelton (Tristan) dans Tristan et Isolde © Ken Howard/ Metropolitan Opera.

La mise en scène se rachète heureusement grâce à des chanteurs superbes.
Après avoir chanté le rôle d’Isolde en Europe, la soprano Nina Stemme en a fait ses débuts américains. Elle chante magnifiquement pendant cinq heures, sans aucun signe d’essoufflement. Stuart Skelton se promène raisonnablement à travers les deux premiers actes avant de déchaîner un torrent de puissance vocale dans les scènes les plus difficiles de l’acte III. Si pour certains il n’est pas un véritable ténor héroïque (il en est certainement très proche à mon avis), il dépasse largement le stéréotype du ténor qui pour bien chanter Wagner doit vocaliser tout le rôle.
René Pape étend son legato extraordinaire sur le texte sombre du roi Marke, tandis qu’Ekaterina Gubanova donne vie à une excellente Brangäne, et Evgeny Nikitin — le chanteur au tatouage controversé qui lui avait fait annuler sa venue à Bayreuth — interprète un Kurwenal musclé.

Le célèbre chef d’orchestre britannique Sir Simon Rattle a fait une de ses rares apparitions au MET. Si parfois, le tempo lent se déplie lourdement sur une partition qui nécessite une approche moins cérébrale, il puise tout de même dans l’héritage de James Levine — qui avait formé l’orchestre du MET  — pour polliniser chaque note d’une signification profonde. Dommage que l’intéressante lecture de Rattle soit pénalisée par les distractions visuelles, qui pénètrent de manière regrettable dans la musique sensuelle de Wagner.

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