Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris
Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris
Chronique

Trompe-la-Mort : dans les profondeurs balzaciennes

par Sonia Bos-Jucquin | le 27 mars 2017

Vautrin, alias Trompe-la-Mort, est un personnage terriblement captivant, présent dans l’univers romanesque de la Comédie humaine, l’œuvre monumentale d’Honoré de Balzac. Voici là le point d’ancrage de la dernière création qui vient d’être dévoilée au Palais Garnier de l’Opéra de Paris. Sur un livret et une musique signés Luca Francesconi, Guy Cassiers propose une mise en scène ambitieuse et pertinente qui a surpris les spectateurs par sa grandiloquence et son audace.

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Luca Francesconi ne fait l’impasse sur aucune dimension de la colossale œuvre de Balzac en proposant une synthèse qui témoigne d’une très bonne appropriation du protagoniste, cynique et difficilement saisissable. Il en résulte un livret bouillonnant à l’instar de l’opéra présenté en création mondiale sur la scène du Palais Garnier à Paris. Durant deux heures, à l’aide de nombreux allers-retours narratifs, nous passons en revue les multiples identités de Trompe-la-Mort dont le mystère reste entier. Autour de lui, d’autres personnages gravitent, avec finalement plus ou moins de consistance, ce qui se ressent par instants, d’autant plus que la musique qui y est associée ne nous a pas pleinement convaincus. Cependant, grâce à la vision artistique de Guy Cassiers à la mise en scène, nous plongeons dans les dédales de cette intrigue, mettant en scène les mésaventures de Lucien, neurasthénique suicidaire, qui s’achèveront par sa pendaison.

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Le plateau vocal est impressionnant. Le baryton Laurent Naouri hérite du rôle-titre, passant avec aisance de Jacques Collin à Carlos Herrera sans oublier Trompe-la-Mort. Machiavélique et inquiétant, la noirceur de son personnage n’en demeure pas moins teintée d’une part d’humanité. Ça en devient bouleversant. Il est terrifiant, notamment dans son ultime monologue, mais nous ne pouvons nous empêcher une certaine empathie. Qu’est-ce qui, aujourd’hui, influence notre regard et notre existence ? Trompe-la-Mort est autant victime que coupable dans ces questions de pouvoir, de manipulation et de regard. C’est d’ailleurs un gros plan de son visage qui débute l’opéra avec une présence insistante de la vidéo. A la limite du soutenable, la séquence de mutilation à l’aide d’un liquide corrosif nous précipite d’emblée dans la souffrance et la manipulation de ce que nous voyons. Dommage que la voix de Cyrille Dubois ne projette pas assez pour faire exister pleinement le personnage de Lucien de Rubempré. En revanche, Julie Fuchs fait entendre avec subtilité sa voix claire et puissante en campant une Esther lumineuse qui rayonne dans ces ténèbres.

La partition de Luca Francesconi est plutôt saccadée et angoissante. Susanna Mälkki, à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Paris, dirige d’une main de maître la formation, avec une précision exemplaire, tandis que Guy Cassiers, dont le talent n’est plus à démontrer, comme en témoigne au théâtre Les Bienveillantes entre autres chefs-d’œuvre littéraires portés sur les planches, s’attelle à la mise en scène. Par un décor unique mais amovible, il fragmente l’illustration du livret. Partant de l’idée de Balzac qui « coupe au couteau notre civilisation pour l’étudier de l’intérieur », il découpe littéralement le Palais Garnier, projetés en lamelles sur l’avant-scène. Espaces connus ou dissimulés à notre connaissance, notre regard est guidé par ces choix. Perpétuellement en mouvement, la scénographie s’élabore tout en subtilité et accompagne avec brio la distribution, que ce soit sur des tapis roulants ou sur l’espace scénique. Le tout est accompagné par des lumières diffusées avec parcimonie, imposant une semi-pénombre pertinente qui inquiète constamment.

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Trompe-la-Mort de Luca Francesconi mis en scène par Guy Cassiers © Kurt Van Der Elst / Opéra national de Paris

Trompe-la-Mort ouvre un cycle lyrique inspiré par la littérature française et avoir confié la mise en scène à Guy Cassiers, qui maîtrise parfaitement l’exercice, est un atout indéniable. Œuvre protéiforme, cette nouvelle création joue sur différents niveaux de scène mais aussi de lecture, de musique, de style. Les moindres recoins du Palais Garnier deviennent l’écrin rêvé d’un petit théâtre où s’anime la société balzacienne. Tout est en cohérence et chaque composante s’accorde parfaitement avec les autres. Tout est réuni pour passionner, sublimer, envoûter le spectateur qui, qu’il adhère ou non, ne pourra rester indifférent à cette proposition.




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