© Opéra National de Paris
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Chronique

Un délicieux élixir

par Maxime Margollé | le 12 novembre 2015

Prenez une œuvre incontournable du répertoire bel cantiste, une mesure de poésie, des artistes de talent dont un Roberto Alagna en pleine forme et vous obtenez un délicieux Elisir d’amore dont la reprise à l’Opéra de Paris est un succès à ne pas manquer. Après avoir voyagé, cette production de l’opéra de Donizetti créée en 2006 dans une mise en scène de Laurent Pelly et des décors de Chantal Thomas revient à l’Opéra Bastille.

Dans ce melodramma giocoso en deux actes, sur un livret de Felici Romani, lui-même tiré du Philtre d’Eugène Scribe, Nemorino, un jeune freluquet aussi niais que pauvre est amoureux d’Adina, une belle héritière qui lui préfère Belcore. Il se procure alors un élixir d’amour, qui se révèlera être en réalité un vin de Bordeaux. Au deuxième acte, après avoir coup sur coup signé son engagement dans l’armée pour pouvoir acheter une autre bouteille d’élixir et s’être rendu séduisant aux yeux de toutes les femmes du village (grâce à l’héritage d’un riche parent), Nemorino parvient enfin à épouser Adina.

L’intrigue de l’œuvre semble construite sur le mélange des genres. En effet, le philtre d’amour de Dulcamara fait référence à celui de Tristan et Iseut, mythe d’ailleurs régulièrement évoqué au cours de l’opéra. Or, l’opera seria est traditionnellement fondé sur des sujets héroïques ou tragiques, inspirés des héros antiques ou mythologiques. Ainsi, en substituant au célèbre philtre un vin de Bordeaux, Dulcamara se pose comme une figure dionysiaque et permet de faire basculer l’imaginaire tragique du couple légendaire vers des situations résolument comiques. Sans ce personnage central, issu du caractère du dottore de la commedia dell’arte, l’œuvre de Donizetti, qui ne fait que mettre en scène l’histoire d’un homme prêt à s’engager dans l’armée pour servir de chair à canon afin de conquérir sa belle, aurait tôt fait de basculer vers le tragique.

Laurent Pelly, Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak, Ambrogio Maestri ont parfaitement compris les enjeux du melodramma giocoso : le mélange des genres, l’alternance de passages et de personnages buffa et seria.

D’un point de vue dramatique et musical, le mélange de sérieux et de comique se cristallise avant tout autour du personnage de Nemorino. Bien qu’il interprète ce rôle depuis plus de vingt ans (notamment dans cette mise en scène en 2012 au Royal Opera House), c’est la première fois que Roberto Alagna le chante pour le public parisien. Après ses récents succès dans des rôles plus lourds, comme Otello à Orange l’an passé, ou Vasco de Gama à Berlin il y a encore quelques semaines dans l’œuvre de Meyerbeer (compositeur que l’on aimerait d’ailleurs entendre plus souvent en France), Alagna semblait vouloir revenir avec cette production à ses premières amours et l’on se demandait si, à cinquante ans passés, il pouvait encore briller dans des rôles plus légers. À l’évidence la réponse est oui. De l’énergie à la voix, le chanteur semble n’avoir rien perdu du Nemorino qu’il interprétait à ses débuts et souligne brillamment les différents visages de son personnage.

Bien que le caractère de Nemorino soit issu du modèle buffa, il apparaît tour à tour gai ou triste afin de rappeler le mélange des genres. Ainsi, au premier acte, face à Adina, jouée avec charme et malice par Aleksandra Kurzak dont le timbre fruité dessine avec grâce le personnage, le Nemorino campé par Roberto Alagna se montre d’abord pressant et malhabile puis, certain que l’élixir fera son effet, feint avec finesse d’être plus détaché. Ce contraste de profils, dont finalement personne n’est dupe, vient ajouter au caractère amusant du personnage. Le talent comique du ténor est également particulièrement sensible dans les scènes qu’il partage avec Ambrogio Maestri (Dulcamara), dont la voix puissante de baryton et l’intelligence de jeu ravissent le public, et où Roberto Alagna rayonne de gaité. Il court, saute et danse dans une frénésie aussi étourdissante que drôle, puis oppose la poésie à la bouffonnerie. Ainsi, après une telle effervescence, lors de l’incontournable Una furtiva lagrima, le temps semble se suspendre tandis que la beauté des nuances et de la ligne n’a d’égale que l’émotion qui parcourt la salle.

En outre, le mélange des genres est intelligemment peint par la scénographie de Laurent Pelly. Il se manifeste dans le texte par les différences sociales des personnages composant le triangle amoureux : Nemorino est un paysan sans le sou, Adina, une riche propriétaire et Belcore, profitant de sa solde de sergent, jouit du respect que l’on doit à son grade militaire. Et sur scène, alors qu’au premier acte le décor représente une pyramide de bottes de foin, Nemorino chante à la base avec les autres paysans qui constituent le chœur, tandis qu’Adina bronze au milieu de la pyramide et que Belcore surgit du sommet. Grace à cette répartition verticale de l’espace dramatique, le metteur en scène parvient à transmettre au public l’un des freins au bonheur de Nemorino (sa condition paysanne), tout en soulignant les différences sociales des personnages.

Ainsi, bien que L’Elisir d’amore ait déjà fait ses preuves en d’autres temps et d’autres lieux, le succès de cette production réside peut-être dans la douce mélancolie de la mise en scène et dans le talent des chanteurs qui parviennent à transmettre la fraîcheur de l’œuvre et à en souligner les contrastes. Face au plateau de haut vol dont nous avons parlé, Mario Cassi (Belcore) et Mélissa Petit tirent également leurs épingles du jeu. Ainsi, tous, portés par l’orchestre dirigé par Donato Renzetti, réussissent à enivrer le spectateur qui en redemanderait bien… cet élixir semble décidément être une bonne bouteille !


Dimanche 8 novembre 2015

L’Elisir d’amore, Melodramma giocoso en deux actes (1832)

Musique de Gaetano Donizetti, livret de Felice Romani d’après Eugène Scribe pour Le Philtre d’Auber

Direction musicale : Donato Renzetti ; Mise en scène : Laurent Pelly ; Assistant à la mise en scène : Michel Jankeliovitch

Adina : Aleksandra Kurzak ; Nemorino : Roberto Alagna ; Belcore : Mario Cassi ; Il Dottor Dulcamara : Ambrogio Maestri ; Giannetta : Mélissa Petit

Costumes : Laurent Pelly ; Décors : Chantal Thomas ; Lumières : Joël Adam ; Dramaturgie : Agathe Mélinand ; Chef des Chœurs : José Luis Basso

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris

Coproduction avec le Royal Opera House, Covent Garden de Londres

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