"Four Sisters" d'Elena Langer
"Four Sisters" d'Elena Langer - De gauche à droite : Tascha Anderson, Emma Sorenson, Dustin Damonte et Bethany Worrell © Dan Busler
A la loupe

Un opéra collaboratif, ça vous dit ?

par Cinzia Rota | le 4 avril 2016

Dans notre exploration de la vie musicale aux États Unis, nous avons découvert le Boston Opera Collaborative et son projet d’opéra collaboratif et démocratique.

Boston est une ville où l’énergie musicale déborde, mais cela n’est pas surprenant si l’on compte le nombre de conservatoires et de cours universitaires prestigieux destinés aux musiciens, que l’on trouve dans la ville et sa proche banlieue comme, entre autres, le New England Conservatory, le Boston Conservatory, les Universités de’Harvard, de Boston, de Tufts, le Berklee College of Music et même le Massachusetts Institute of Technology.

Comment font donc tous ces jeunes talents pour réussir leur entrée sur la scène professionnelle ?
Comment se déroule la transition entre études et professionalisation ?
Parmi les propositions offertes par la communauté musicale, la plus originale vient de la part du Boston Opera Collaborative, sur une idée des chanteuses Brooke Larimer et Katie Drexel et du chef d’orchestre Markus Hauck.

Fondée en 2005, cette compagnie offre aux jeunes interprètes entre 25 et 35 ans, la possibilité de se produire dans des premiers et seconds rôles et de développer toutes les compétences nécessaires pour ensuite faire leur chemin vers les grandes scènes nationales et internationales. En dix ans 17 opéras mis en scène ont été présentés au public de Boston et alentours ainsi que plus de 150 jeunes entre chanteurs et pianistes.

"To Hell and Back" de Jake Heggie

« To Hell and Back » de Jake Heggie – Tamara Ryan (au sol) et Sophie Michaux (à genoux). Au piano Patricia Au © Dan Busler

Si pendant les deux-trois ans passés au sein de la compagnie, les interprètes peuvent se perfectionner en participant à des master-classes de chant, d’interprétation et de déplacement sur scène, ils développent également des compétences administratives, qui leur seront utiles dans leur carrière, telles que la comptabilité, le mécénat, le marketing, la communication et le community management.
En effet l’esprit du Boston Opera Collaborative, comme son nom le dit, est celui de la gestion collaborative où tous les membres assurent également le fonctionnement de la structure, de la production à l’accueil du public le jour de la représentation.

Certains d’entre eux iront jusqu’à y trouver leur vocation, comme c’est le cas pour Linsday Conrad, une talentueuse soprano qui a découvert une passion pour la production et qui vient de décrocher un poste au Boston Lyric Opera.

Mais les bénéficiaires de cette initiative ne sont pas uniquement les jeunes artistes, car la mission du Boston Opera Collaborative consiste aussi à repenser l’expérience de l’opéra en lui-même, afin à attirer un nouvel auditoire, notamment les jeunes.
Ainsi les spectacles organisés par le BOC, comme ils aiment à l’appeler ici, ont lieu dans des endroits moins traditionnels et offrent ainsi des tarifs abordables. Les dimensions plus modestes de théâtres locaux permettent également de créer une relation plus intime avec les spectateurs, qui ne se retrouvent jamais trop loin de la scène et qui peuvent profiter de cette ambiance privilegiée pour discuter avec les artistes avant et après les représentations.

Les interprètes développent également des compétences administratives telles que la comptabilité, le mécénat, le marketing, la communication et le community management.

Dans l’intention de captiver l’intérêt du public, les spectacles, conçus afin de ne jamais dépasser les deux heures, favorisent des thématiques à la portée de tous, comme c’est le cas pour « Family Feuds », qui offre un parcours dans l’opéra contemporain sur le thème de la famille : celle dans laquelle on naît, celle dans laquelle on se retrouve coincés et enfin, celle que l’on choisit.

La soirée s’ouvre sur le canapé de Naomi in the Living Room (Naomi dans le salon), qui nous invite dans son intimité faite de kitsch et d’imprévisibles et soudains changements d’humeur – magnifiquement rendus par Lindsay Conrad. La simple visite de son fils (le décomplexé John de Timothy Whipple) et de sa belle fille (la sage Johnna d’Elizabeth Kinder) se transforme en voyage dans les névroses humaines, rendu encore plus profond et saisissant par l’humour noir du texte de Christopher Durang et par la musique de Jonathan Bailey Holland.

"Naomi in the Living Room" de Jonathan Bailey Holland - Au premier plan Lindsay Conrad, au piano Stephanie Mao © Dan Busler

« Naomi in the Living Room » de Jonathan Bailey Holland – Au premier plan Lindsay Conrad, au piano Stephanie Mao © Dan Busler

Tout comme dans son Figaro Gets a Divorce (Figaro divorce), récemment créé au Welsh National Opera, Elena Langer s’amuse à jouer avec nos références culturelles dans Four sisters (Quatre sœurs), où elle y met en scène trois femmes réunies par la mort de leur père, prêtes à tout pour hériter de sa fortune sauf à « aller à Moscou », comme en en rêvaient les Trois Sœurs de Tchekhov.
Bethany Worrell, Emma Sorenson et Tascha Anderson nous offrent une interprétation convaincante de newyorkaises du Upper East Side, gâtées et déconnectées du monde, mises à nu uniquement par l’écriture suggestive de Langer sous les doigts du pianiste Raymond Chow. Au fur et à mesure du récit nous découvrons leur histoire entre un père absent et une mère différente pour chacune d’entre elles, jusqu’au coup de théâtre final où la domestique (Allesandra Cionco) se révèle être la quatrième sœur et finit par hériter de la fortune familiale !

La musique de Jake Heggie est extrêmement saisissante : elle bouleverse et blesse, élève et redonne de l’espoir.

Malgré un côté plus sombre et une approche plus dramatique autour d’un autre « secret de famille », To Hell and Back (Allez-retour à l’enfer) réussit à nous faire voir de la lumière dans un des fléau de notre société : la violence conjugale.
La musique de Jake Heggie est extrêmement saisissante : elle bouleverse et blesse, élève et redonne de l’espoir. Le récit est intelligemment construit sur le contraste, entre les deux protagonistes, qui différent par style vocal — lyrique pour Stephanie (Tamara Ryan) et de comédie musicale pour Anne (ici le mezzo-soprano Sophie Michaux) — et vestimentaire, âge et personnalité ; tout comme l’alternance, parfois un peu abrupte, entre retournements dramatiques et moments paisibles, musicalement orchestrés par Heggie pour y plonger le spectateur.

Finalement, on retient surtout l’histoire d’amitié, de pardon et de reconstruction qui lie à jamais ces modernes Perséphone et Déméter.

Doucement les lumières du Central Square Theater de Cambridge se rallument et le public se dirige vers la sortie. Dans la foule j’aperçois beaucoup de jeunes, sûrement des amis des interprètes, qui se sont laissé convaincre de tenter l’expérience. Mais à l’air enthousiaste de la plupart d’entre eux, je ne peux que me dire qu’on les reverra sûrement dans les salles de concert. Une récompense qui vaut tous les efforts.

 


Family Feuds
Boston Opera Collaborative
13 mars 2016
Central Square Theater

Cambridge, Massachusetts

Naomi in the Living Room
de Jonathan Bailey Holland
Stephanie Mao (direction musicale)
Patricia-Maria Weinmann (mise en scène)
Lindsay Conrad (Naomi)
Elizabeth Kinder (Johnna)
Timothy Whipple (John)

Four Sisters
d’Elena Langer
Raymond Chow (direction musicale)
Nathan Troup (mise en scène)
Bethany Worrell (Masha)
Emma Sorenson (Irina)
Tascha Anderson (Olga)
Allesandra Cionco (domestique)
Dustin Damonte (Krumpelblatt)

To Hell and Back
de Jake Heggie
Patricia Au (direction musicale)
Greg Smucker (mise en scène)
Sophie Michaux (Anne)
Tamara Ryan (Stephanie)

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