Himmeli, décoration de Noël finlandaise
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Chronique
Hors-série

Un simple besoin d’universalité

par Constance Clara Guibert | le 18 décembre 2015

C’était l’époque où il faisait encore froid à Paris. La COP 21 n’avait pas débuté et l’air s’était risqué à s’enrober d’un manteau glacé qui rendait ce mois de novembre crédible. Sur le parvis de Notre-Dame, la nuit parisienne était profonde et toute floue de la buée qui sortait de nos bouches fraîches. Rien de tel pour se plonger dans l’hiver scandinave, cette nuit de six mois qui recouvre les pays nordiques d’un voile de froid, d’obscurité et de neige. « Influences Allemagne – Grand Nord » : voilà de quoi nous rafraîchir un peu plus dans l’immensité de la cathédrale.

C’est un chœur a cappella et lointain du compositeur allemand Josef Rheinberger qui ouvrait le concert, dont la première partie était ensuite consacrée à la Norvège (Edvard Grieg et Knut Nystedt), la Suède (Oskar Lindberg) et l’Estonie (Urmas Sisask). En contrepied, ou en miroir, Mendelssohn et Brahms dominaient la seconde partie.

En contrepied ou en miroir ? C’est bien la question que l’on se posait en assistant à cette confrontation. Les dates des compositeurs choisis, XXe siècle pour le Nord, XIXe pour l’Allemagne, laissait entendre que l’influence venait du continent : est-ce vraiment le cas ?

S’il y a bien une différence qui saute aux oreilles lorsque l’on passe du répertoire nordique au répertoire allemand, c’est la difficulté qu’ont les artistes à se mettre dans le second. Il faut croire que les grandes nappes de brouillard sonore qui planent sur l’horizon blanc de la Scandinavie sont plus faciles que les harmonies réglées au millimètre, tonales et non modales, que Mendelssohn, en bon élève de Bach, déploie dans ses chœurs en latin. L’obsession de la tonalité et du respect des codes est d’ailleurs la seconde remarque que l’on se fait à l’écoute des œuvres un peu naïves de Mendelssohn – comme si le latin l’enfermait dans une rigidité d’écriture que l’allemand libère tout à fait (on connaît le lyrisme romantique un peu pompeux de son Paulus). Le latin dépersonnalise-t-il l’écriture ? Ce n’est pas le cas chez les scandinaves.

Chez les Allemands, on constate cette dichotomie entre les chœurs latins et les chœurs en langue vernaculaire. Comment écrire dans le même esprit la gloire céleste et les inquiétudes terrestres, la crainte de Dieu et l’espérance des Hommes ? Les chœurs germanophones (ici, le Geistliches Lied de Brahms et le Richte mich Gott de Mendelssohn) contrastent de profondeur avec la simplicité de leurs Missa canonica et Veni Domine – Laudate Pueri respectifs. Faudrait-il donner aux chœurs latins plus de puissance, plus d’espace ? Les chanteurs français ont déjà quelque mal à en obtenir dans l’écriture pourtant suggestive des pièces allemandes.

Quid de cette différence dans les chœurs scandinaves ? Comme en Allemagne, il semble que la religion d’Etat peine à s’imposer dans la tradition musicale, et si Grieg compose pour un psaume en norvégien, « Hvad est du dog skjon », le Suédois Nystedt (1915-2014) opte pour un plus banal « O Crux » qui retient d’ailleurs plus l’attention que la douce mélopée de son coreligionnaire. Quant à l’Estonie, sa population croyante se répartit à peu près équitablement entre orthodoxes et protestants – et pourtant, c’est bien un « Benedictio » très latin que nous offre ici Urmas Sisask (*1960).

Mais c’est bien la peine de parler de population croyante. Les pays du Nord qui nous concernent dans ce dossier, à savoir le Danemark, la Norvège, la Suède, la Finlande et l’Estonie, font partie de ce qu’il semble être un classement des dix pays les plus athées du monde (à leurs côtés figureraient la Corée du Sud et le Japon, le Viêtnam, notre propre république laïque et, plus étonnamment, la République tchèque). Y a-t-il un choix religieux derrière les deux chœurs latins que les compositeurs nordiques contemporains nous font entendre après le psaume norvégien et la mélodie suédoise « Stjärntändningen » de Lindberg ? Ou un simple besoin d’universalité ?

Voilà sans doute ce que nous transmettent les compositeurs nordiques contemporains. Après s’être émancipés de leur langue, méconnue de nos chœurs francophones (et souvent rien-d’autre-phones) et de leur écriture traditionnelle, au contraire même de leurs prédécesseurs (Grieg et Sibelius) ou de leurs cousins slaves (Ligeti et Martinu, pour parler de leurs contemporains), ils ont créé un courant vocal qui convient à toutes les civilisations. Un simple besoin d’universalité, sans doute, ou un universel besoin de simplicité : avec leurs harmonies modales, leur doux minimalisme et leurs intemporalité mélodique, ils ont su conquérir le cœur de tous les publics. Le succès remporté par Arvo Pärt en témoigne – les ressemblances frappantes avec des compositeurs absolument pas scandinaves, comme Eric Whitacre, viennent l’étayer.

A une époque où la musique contemporaine relève de la science plutôt que de l’art, où la musique classique relève de l’archéologie plutôt que du divertissement, où la musique populaire relève du bruit plutôt que de la tradition, et où, par ailleurs, la religion relève de la folie plutôt que de l’épanouissement, les chœurs nordiques apportent au monde une sérénité que la musique ni Dieu ne semblent plus être capables d’offrir.

Et ne doivent plus rien à leurs prédécesseurs allemands.


Notre-Dame de Paris, mardi 24 novembre 2015

Maîtrise Notre-Dame de Paris | Henri Chalet, direction
Maîtrise de Radio France | Sofi Jeannin, direction
Yves Castagnet, orgue

Programme diffusé sur France Musique le 6 janvier 2016 à 14h

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