© Gregory Batardon
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Chronique

Un Vaisseau fantôme psychanalytique en version parisienne

par Cinzia Rota | le 6 mai 2015

Le Théâtre de Caen reprend la production genevoise de 2013 du Vaisseau fantôme dans sa version parisienne, sur les instruments d’époque des Siècles et sous la baguette de François-Xavier Roth.

Dès les premières notes, on est quelque peu déconcerté par cette nouvelle couleur, par la lenteur de certains passages (sans doute à cause des évidentes limites des instruments d’époque) et par un son un peu ouaté. Mais peu à peu, on prend goût à cette orchestration qui ne déséquilibre pas les voix et finalement convient à un théâtre intimiste comme celui de Caen. Wagner n’eut jamais la chance d’écouter cette version parisienne, car son opéra fut refusé en France et repris en Allemagne dans sa version plus connue, celle de Dresde. Qu’en aurait-il pensé ? Lui aurait-il préféré les puissants orchestres du XXIe siècle ?

Le parti pris de la mise en scène d’Alexander Schulin évoque clairement la psychanalyse : comme Clara et son casse-noisette, Senta vagabonde dans sa propre tête avec, sous le bras, une poupée à l’aspect troublant – celui du Hollandais – et passe du rêve de l’enfance à la réalité de l’âge adulte – c’est ce que montrent les explicites gouttes de sang projetées au fond de la scène. Plus qu’une jeune femme hallucinée qui accepte passivement son destin, cette Senta omniprésente sur le plateau est le pivot de tout le récit : elle dirige l’action et les personnages par des mouvement gracieux et subtils.

© Gregory Batardon

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La référence à l’expressionnisme allemand est permanente, dans les costumes et le maquillage des fileuses et des marins, ainsi que dans les lumières à la fois fonctionnelles (pour les changements de scène ou pour illustrer la tempête du début) et expressives, comme quand Georg (Eric dans la version de Dresde) se retrouve dans la lumière tandis que le Hollandais est dans l’obscurité. Au fond de la scène-cerveau, des vidéos abstraites semblent évoquer l’activité cérébrale de la jeune femme… malheureusement, elles relèvent plus de la performance graphique que de l’évocation artistique.

© Gregory Batardon

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Alfred Walker incarne un effrayant Hollandais à la voix puissante, dont le timbre un peu froid contraste avec la chaleur de la passionnante et poétique Ingela Brimberg. Si la soprano suédoise se démarque par sa voix profonde, large et limpide de grande wagnérienne, le reste de la distribution nous offre une interprétation tout à fait honnête : Liang Li incarne à merveille l’abject Donald (Daland), dont les yeux brillent comme les bijoux qu’il tient avidement en main, le difficile rôle du pilote est bien assuré par Maximilian Schmitt, dont la voix oscille avec aisance entre profondeur et légèreté, et Marcel Reijans rajoute de la poésie à l’agaçant Georg.

L’audace et la modernité de cette production n’enlèvent rien à l’esprit wagnérien, mais en mettent plutôt certains aspects en valeur, comme la touchante rencontre entre Senta et le Hollandais, qui se regardent en silence en tournant l’un autour de l’autre, se connaissant sans se connaître, indifférents à la présence de Daland puisqu’ils se trouvent sur un plan différent, plus spirituel et profond… Comme disait Mathilde Wesendonck dans une des ses lettres à Wagner : « Le nœud de la mystérieuse Filandière qui unit les fils de nos destinées est indéliable ; on ne peut que le rompre ».



Le vaisseau Fantôme
de Richard Wagner
Version de Paris (1841)
Opéra de Caen, 28 avril 2015

Les Siècles, chœur et orchestre
François-Xavier Roth, direction musicale
Emmanuel Olivier, chef des chœurs
Nathalie Steinberg-Pace, chef de chant
Pascal Morvan, chef assistant
Alexander Schulin, mise en scène
Bettina Meyer, scénographie
Bettina Walter, costumes
Cécile Krestchmar, coiffure et maquillages
Rainer Küng, lumières
Bert Zander, vidéo

Suse Wächter, marionnette
Liang Li, Donald
Ingela Brimberg, Senta
Marcel Reijans, Georg
Kismara Pessatti, Mary
Maximilian Schmitt, le pilote
Alfred Walker, le Hollandais

 

 

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