H. Vogeler : illustration pour "La Vie de Marie" de R. M. Rilke
H. Vogeler : illustration pour "La Vie de Marie" de R. M. Rilke
Chronique

Rilke et la musique réconciliés à Pontoise

par Juliette Guibert | le 12 octobre 2015

De la gare de Pontoise à la cathédrale Saint-Maclou, il faut monter. La rue Thiers d’abord, anciennement rue Impériale, qui fait passer du décor vide d’une gare de banlieue à l’entrelacs des ruelles médiévales dont les noms – rue de la Bretonnerie, rue de la Pierre aux Poissons – nous rappellent que cette ville millénaire était au XIVe siècle une des villes principales du royaume. Au bout, une volée de marches mène à la place du Grand Martroy, le souffle manque mais bientôt la file des habitués du Festival Baroque qui attendent pour entrer est en vue. Dans le train, les paysages de l’ancienne Seine-et-Oise avaient défilé au soleil, nous faisant regretter de ne pas être allés pique-niquer avec Claude Monet ou Camille Pissarro avant le concert. Dans cet univers impressionniste, la perspective d’un moment musical autour d’un recueil de poèmes que Rainer Maria Rilke avait ébauché en 1901 et écrit en 1912 prenait tout son sens. On imaginait plutôt du Fauré ou du Debussy, du Mahler peut-être, tant dans cette atmosphère Belle Époque le diapason ne semblait vraiment pas être en 415 Hz… Et puis peu à peu la figure de Marie, icône de l’âge baroque, au fur et à mesure que se rapprochait l’escalier qui monte à la cathédrale, reprenait son souffle inspirateur : n’était-ce pas après avoir revu les œuvres du Titien et du Tintoret que Rilke avait trouvé la force de reprendre les poèmes commencés dix ans plus tôt pour accompagner les gravures que le peintre allemand Heinrich Vogeler (1872-1942) avait réalisées sur la vie de Marie ?

Comme l’explique Ophélie Gaillard dans la note d’intention, c’est au creux des phrases du poète que s’est construit le programme, pour nous faire revivre en musique les stations de la vie de Marie : Naissance, Nativité, Cantique des Cantiques, Crucifixion, Assomption – qui ont marqué et inspiré les plus grands compositeurs baroques : Johannes Hieronymus Kapsberger (v. 1580-1651), Claudio Monteverdi (1587-1643), Alessandro Grandi (1590-1630), Giovanni Felices Sances (v. 1600-1679). Et à travers ces morceaux, accompagnés de pièces instrumentales de la même époque, peu à peu se dessine le destin de Marie, tandis qu’à travers son évocation surgissent les mots du poète qui parlent d’une Marie à la fois divine et incarnée, vierge, femme, épouse, mère, idole, icône de douleur.

Le violoncelle raconte d’une voix ferme, soutenu par la viole très délicate en dessus ou en basse et par le clavecin ou l’orgue, le violon élégiaque cède tantôt la place à la voix de Claire Lefilliâtre dont la présence gestuelle accentue l’atmosphère scénique de l’ensemble.

H. Vogeler : Apparition aux bergers

H. Vogeler : Apparition aux bergers

En feuilletant le programme avant le début du concert, on pouvait se demander quelle place y tenait l’œuvre de Rilke, si ce n’est dans le propos, puisque pas un mot des treize tableaux poétiques n’y était prononcé. Et de station en station, d’évocation en évocation, dans une Chaconne de Merula (1595-1665) précédant le Salve Regina de Monteverdi pour la Naissance, dans une Passacaglia de Falconieri (1585-1656) jouée avant le sublime Nigra sum de Monteverdi pour le Cantique des Cantiques, dans l’évocation païenne des Pleurs d’Orphée de Luigi Rossi (v.1597-1653) avant le sombre Stabat Mater de Sances pour la Crucifixion, dans les réjouissantes Folias de Falconieri annonçant l’exultation du Cantate Domino de Monteverdi pour l’Assomption, on se prit à reconnaître cette double lecture qui traverse l’œuvre de Rilke, l’extase du poète devant la nature divine, sainte et pure de Marie et son émerveillement profane devant les larmes d’une mère.

O comme il dut en coûter aux anges
de n’éclater soudain en chant, comme on éclate en pleurs,
alors qu’ils savaient : en cette nuit va naître
la mère à l’enfant, à l’Unique qui bientôt sera là.
(« Naissance de la Vierge », La Vie de Marie, Rainer Maria Rilke, trad. Claire Lucques, 3e édition, Ed. Arfuyen)

Oui, ils guérissaient. C’était cela. Ils n’avaient pas même
à se toucher bien fort.
A peine une seconde posa-t-il
sur l’épaule de femme sa main,
éternelle bientôt.
Et tous deux commencèrent
en silence, comme les arbres au printemps,
ensemble infiniment,
cette saison
de leur ultime union.
(« Consolation de Marie auprès du Ressuscité », ibid.)

Aborder l’œuvre de Rilke par la musique, c’est prendre le risque de lui retourner le pouvoir de cette musique ; ce pouvoir, qu’il redoutait et méprisait, d’accaparer les sens et d’anéantir la volonté créatrice, d’interdire l’expression artistique délibérée que le poète ne reconnaissait que dans la peinture et la sculpture, même si son œuvre tardive tente – sans succès – de réconcilier le son et l’écrit. Ophélie Gaillard et Pulcinella signent ici une audacieuse projection d’une œuvre difficile : projection de l’Europe d’avant la déflagration vers l’Europe exubérante du siècle baroque, projection sur un siècle d’une œuvre écrite en une semaine (du 15 au 21 janvier 1912), projection de la langue vers le son, projection enfin de la poésie vers la musique. Audacieuse, éclairante et réussie : ce soir-là, Rilke le mélophobe a gagné des lecteurs mélomanes.

 


La Vie de Marie, 27 septembre 2015
Festival baroque de Pontoise 2015
Cathédrale Saint-Maclou, Pontoise

Pulcinella
Ophélie Gaillard, violoncelle & direction
Domitille Gilon, violon
Atsushi Sakaï, dessus & basse de viole
Brice Sailly, clavecin & orgue
Claire Lefilliâtre, soprano

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