Chapelle Notre-Dame des Joies, Guimaec © Charles Vassallo
Chapelle Notre-Dame des Joies, Guimaec © Charles Vassallo
Chronique

Viola, viola : alto baroque et contemporain en Petit-Trégor

par Juliette Guibert | le 24 août 2015

Itron Varia Joaou. Notre-Dame-des-Joies. Un enclos minuscule, au milieu de champs où de vigoureux artichauts tendent leur tête préhistorique vers le soleil généreux de ce début d’août. La légende rapporte que cette chapelle votive fut érigée par les fils du seigneur de Trémedern en remerciement de ne pas s’être entretués par inadvertance, le cadet ayant finalement reconnu l’aîné, passé pour mort depuis des lustres, à son retour de croisade.

Si on avait le duel facile pour régler des différends de code de la route, il faut bien reconnaître qu’on avait aussi la chapelle facile quand il s’agissait de remercier la bonne Vierge. Pour notre plus grand bonheur car celle-ci est un précieux écrin dont le charme envoûtant gagne le spectateur avant même d’entrer dans la chapelle : la route en lacets s’éloigne du bourg et on est invités à se garer le long des champs, pour emprunter pendant 500 mètres le chemin de terre qui mène à l’enclos. Pour l’avoir pratiqué sous des cieux moins cléments, je vous suggère d’éviter les stilettos… mais qui y songerait quand le paysage alentour évoque une toile d’Émile Bernard et qu’on s’attend à y voir apparaître une femme en coiffe ? L’enclos à bancs de schiste invite au repos les pèlerins modernes que sont le public des festivals d’été.

A l’intérieur, sous le plafond bleu en coque de bateau inversée, le chancel en bois sculpté et les statues polychromes qui chatoient dans la lumière des vitraux contrastent avec l’austérité architecturale. On s’assied, on est au XVIe siècle et on s’apprête à voyager dans le temps : pour nous ramener chez nous, l’association Son ar Mein, après les promenades oniriques du Petit Festival en début d’été, nous a trouvé un alto comme tapis volant.

Notre-Dame des Joies © Charles Vassallo

Notre-Dame des Joies © Charles Vassallo

Erwan Richard explore depuis longtemps d’autres rivages que ceux du Finistère : installé en Corée du Sud où il l’enseigne, il parcourt le répertoire de l’alto, cet « instrument du genre violon mais beaucoup plus gros et monté à une quinte en-dessous » comme le définissaient cruellement nos Encyclopédistes (1785). Cet instrument de l’ombre, délaissé par les compositeurs et les solistes, toujours coincé entre les sonorités virevoltantes du violon et la gravité hypnotisante du violoncelle, et auquel « la corde de do donne une âpreté singulière, compacte, un peu rauque, avec un arrière-goût de bois, de terre et de tanin » (György Ligeti, Note pour la Sonate pour alto, 1994), Erwan Richard a décidé de nous le présenter sous quelques-uns de ses meilleurs jours, dans un programme hautement éclectique, mélange inspiré de correspondances audacieuses et d’affinités électives, scandé par les Ricercari de Domenico Gabrielli (1659-1690) et parcourant le répertoire de l’instrument de l’âge baroque à la fin du XXe siècle.

Quiconque a joué d’un instrument à cordes a travaillé un jour ou l’autre ses arpèges et octaves sur les Ricercari. Ce serait leur faire un hommage bien ingrat que de les réduire à n’exister que dans les cauchemars des élèves de conservatoires : Gabrielli est un des premiers compositeurs violoncellistes (le violoncelle naît vers 1660) et utilise cette forme pour déployer de riches variations. Ils servaient ici de camp de base à chaque séquence : le cinquième ricercar en do et ses octaves insolents introduisait l’Idylle n°1 d’Alessandro Rolla (1757-1841), en do également, dont les sauts de cordes mettaient en valeur la raucité de l’alto et conduisaient à la très belle Elégie (1944) d’Igor Stravinsky (1882-1971), jouée avec la sourdine par un instrument qui semblait sonner tout seul, suspendu au milieu du chœur tandis que le musicien était caché par un pilier torsadé du chancel.

Erwan Richard

Erwan Richard

Le troisième ricercar, plus facétieux avec ses faux-airs de sonnerie bretonne, nous amenait à deux autres compositeurs instrumentistes : Marin Marais (1656-1728) avec sa célèbre Rêveuse si profonde en fa mineur et Eugène Ysaÿe (1858-1931) avec les pizzicati virtuoses de sa Sonate op.27 n°4, transposée du violon. Enfin, les arpèges tour à tour sombres puis dansants du septième ricercar passaient le relais au harpiste irlandais Turlough O’Carolan (1670-1738) dont le Farewell to music était peut-être une prémonition du retour aux sonorités premières et syncopées de la Sonate pour alto solo de György Ligeti (1923-2006).

Le vertigineux sixième ricercar fermait la marche, nous convaincant, s’il en était encore besoin, que l’alto était un athlète complet, mis en valeur sur les agrès baroques comme sur les contemporains, capable de sombre douceur et de virtuosité inquiète, tout comme le bois sculpté à la fois rustique et sophistiqué des statues de la Chapelle des Joies. Le soleil était alors entré par la fenêtre pour mieux l’entendre.


Viola, viola. Samedi 8 août 2015, Chapelle Notre-Dame-des-Joies, Guimaëc (Finistère)
Erwan Richard, alto
Son Ar Mein, Petit Festival 2015 (www.petitfestival.fr)

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