Walden
Walden © Fondation Royaumont
Festival de Royaumont

Walden : contemplation et réappropriation de l’écoute

par Cinzia Rota | le 5 septembre 2016

Au festival de Royaumont, nous sommes allés découvrir « Walden » de Loïc Guénin : une expérience sonore pour se réapproprier un environnement sonore et pour redécouvrir notre patrimoine.

 

Un homme vêtu de blanc marche en douceur sur la terrasse Ouest du cloître. Il tient une flûte dans la main et le soleil brille derrière lui.
Côté Nord, une femme se tient droite devant les restes de l’abbatiale, où la succession de fenêtres vides cadre le bleu du ciel, autrefois caché derrière les vitraux.
En face d’elle, un homme s’approche de la balustrade, s’arrête et regarde vers le bas, un alto sous son bras. À travers la colonnade côté Est, je vois les cordes tirées d’une harpe, derrière laquelle je devine la silhouette d’une femme assise.

A l’improviste j’entend une voix sibiler, puis déclamer, enfin vibrer.
Les spectateurs, assis paisiblement dans le cloître, où le seul bruit était auparavant le flot délicat de la fontaine au centre, lèvent les yeux au ciel.

La femme débout s’adresse à nous, pendant que le vent mêle ses cheveux et froisse le tissu de sa longue robe. Puis elle lève les bras vers l’altiste, comme pour le diriger ; il lui répond sans délai. Le flûtiste et l’harpiste les rejoignent. Je les cherche avec le regard et je m’y attarde quelques minutes, en essayant de fixer cette alchimie entre l’humain et l’architecture. Puis je ferme les yeux et je me laisse aller. A l’écoute. A la pleine écoute.

Walden

Walden © Classicagenda

C’est ainsi que se déroule Walden, le voyage auditif imaginé par Loïc Guénin, compositeur — ou artiste sonore, comme il préfère se considérer — travaillant sur la relation entre le son et l’écoute.
A travers l’art, il prône le retour à l’écoute suggestive, cette écoute « primitive », visée à reconnaître tout danger, que les êtres humains du XXIe ont remplacé par une écoute fonctionnelle. L’idée est de repenser l’environnement sonore du quotidien, en réapprenant la « pleine écoute », mais aussi d’ouvrir l’esprit des auditeurs aux sonorités plus surprenantes de la musique contemporaine.
Cette nouvelle écoute permet également de se réapproprier un environnement, grâce à la mise en espace de l’œuvre dans des lieux uniques, comme l’abbaye de Noirlac, le Chateau de Ranrouët et aujourd’hui l’abbaye de Royaumont.

La « promenade sonore » se déroule en quatre étapes, de façon à habiter quatre espaces donnant une clé de lecture différente de l’environnement sonore, chacun d’entre eux intimement lié au lieu, à ses spécificités et à son histoire.
Inspiré de l’expérience du poète américain Henry David Thoreau, auteur de « Walden ou la vie dans les bois », qui passa deux années dans une cabane dans la forêt de Walden, dans le but de se retrouver seul dans la nature et revenir à l’essentiel, Loïc Guénin essaye de se réapproprier un lieu en l’explorant, en l’écoutant, en y collectant des sons, en interrogeant son histoire.
C’est ainsi qu’il a choisi les quatre endroits clés de l’abbaye de Royaumont : le potager-jardin, où les plantes poussent les unes à côté des autres pour en favoriser l’hybridation ; les canaux, paisibles témoins du passé agricol et industriel de Royaumont ; le cloître, coeur pulsant des lieux ; et l’abbatiale, dont les ruines suggèrent l’ancienne splendeur de cette abbaye Royale.

Walden

Walden © Fondation Royaumont

Après une brève introduction de la part de l’artiste, qui explique les « règles du jeu » : le principe des quatre « scènes », l’écoute attentive, la marche silencieuse et la libre déambulation ; le public est invité au silence. Le but est de prêter attention à l’environnement et de se mettre dans un état d’esprit adapté au voyage sonore. Guidé par Guénin, le groupe rejoint les musiciens d’Ars Nova qui l’attendent, chacun installé avec son instrument et son pupitre dans une zone différente du jardin-potager.

Sur chaque pupitre se trouve une partition insolite, faite de dessins, de mots et de cercles de couleur. « J’ai écrit des partitions graphiques », explique ensuite Loïc Guénin, « car cela fait prendre du recul par rapport à la lecture traditionnelle et permet une posture qui ne dépend plus du solfège mais de l’écoute ».
Il y a donc quatre lieux, quatre partitions et quatre musiciens : Géraldine Keller à la voix, Pierre-Simon Chevry à la flûte, Aïda Aragoneses Aguado à la harpe et Alain Tresallet à l’alto. Quatre comme les sommets et les côtés d’un carré. Ce n’est pas un hasard, car le carré est une forme récurrente dans l’architecture de Royaumont, entre carré du cloître, jardin médiéval des 9 carrés, potager-jardin organisé en carrés et depuis le 27 août 2016 un carré… magique !

Walden

Walden © Fondation Royaumont

Le Carré magique est une installation sonore acousmatique créée par Jean-Luc Hervé pour Royaumont, destinée au réapprentissage de l’écoute dans le temps.
Des capteurs cachés dans un carré du potager-jardin sont activés par le mouvement et en fonction de son intensité génèrent et modulent en permanence des modèles sonores, restitués par des haut-parleurs. Si le mouvement est trop rapide, le dispositif créé une sorte de panique et arrête de produire des sons. Seulement en s’arrêtant et en prenant le temps d’écouter, le spectateur pourra découvrir les sonorités secrètes cachées dans le jardin.
C’est ainsi que dans le potager-jardin, l’oeuvre de Guénin va se superposer à celle d’Hervé, en créant une expérience d’écoute inattendue et imprévisible, où les sonorités générés par les instruments se mélangent aux sons enregistrés du Carré magique, dans un écho d’une précision si étonnante qu’on pourrait le qualifier de « magique » !
Walden est donc une expérience sensorielle qui mérite d’être vécue, pour revenir au sources de notre humanité et pour nous rapprocher de la nature et du monde qui nous entoure. Le tout dans un esprit de contemplation et de réflexion qui ne pourrait mieux s’adapter aux lieux.

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