Arie van Beek © Ludovic Leleu
Arie van Beek © Ludovic Leleu
Hors-série

Wunderhorn : le point de vue du chef Arie van Beek

par Anne-Lise Dupuis | le 25 mars 2015

Arie van Beek, le projet du Wunderhorn de Dietrich Henschel (baryton) et Clara Pons (réalisatrice) qui intègre la projection d’un film pendant le récital consacré aux 24 lieder composés par Gustav Mahler est assez original. Qu’est-ce qui vous a incité à être, avec l’Orchestre de Picardie, co-producteur du projet ?

Il y a plusieurs raisons : la plus immédiate est que je collabore depuis très longtemps avec le Doelen (salle philharmonique de Rotterdam – producteur du projet). Je dirige par ailleurs deux orchestres – l’Orchestre de Picardie et l’Orchestre de Chambre de Genève – dont l’un (Genève) a déjà le Wunderhorn à son répertoire. Et depuis 20 ans, tout le monde, dont l’Orchestre de Picardie, cherche en Europe à trouver de nouvelles formes de concert. Nous cherchons à donner par exemple des concerts dans des lieux différents (comme Le Sacre du Printemps de Stravinsky sous un chapiteau de cirque qui a une très bonne acoustique, à Amiens) ou sous des formes différentes : lors d’un concert nous avons introduit dans La Création du monde de Darius Milhaud un film d’animation d’une durée de 15 minutes créé spécialement pour le projet. Cela casse un peu le cadre traditionnel du concert tout en laissant la musique intacte.
Justement, en France on entend souvent dire que la musique classique reste très élitiste. Comment à votre sens intéresser de nouveaux publics tout en restant fidèle à la musique et sans tomber dans une forme de démagogie ?

La musique classique est moins élitiste aujourd’hui qu’il y a 50 ans. La révolte d’étudiants de mai 68 en France (un peu plus tard aux Pays-Bas) est passée par là. Elle a profondément changé le monde de la culture. Beaucoup de musiciens étaient contre le port du frac et l’absence de contact avec le public. Beaucoup d’ensembles, de la musique baroque à la musique contemporaine, ont été créés dans cette période aux Pays-Bas. Les affiches de concert annonçaient « Mozart en jeans ». L’élitisme a été cassé à ce moment-là.

La forme et la durée des concerts ont beaucoup changé. A la Philharmonie de Rotterdam, les concerts étaient beaucoup plus longs il y a 30 ans. Aujourd’hui chaque partie dure environ 45 minutes. Nous sommes dans une société de zapping, il faut aller vite et impressionner tout de suite.

Nous cherchons d’autres formes de concert et notamment pour un public de jeunes. Nous jouons cette saison L’Arche de Noé de Benjamin Britten. C’est un projet lourd mais génial dans lequel 150 enfants vont participer car il y a sept groupes d’animaux qui doivent entrer dans l’arche en chantant ! Il s’agit d’une tradition qui remonte au XVème siècle,: les Mystères de Chester (ou Chester Mystery Plays) étaient des pièces chantées et jouées par des amateurs dans la rue à partir de textes issus de la Bible. Britten a écrit cette musique pour qu’elle soit jouée et chantée essentiellement par des amateurs. A côté de chaque musicien de l’orchestre il y aura un musicien amateur (étudiant) qui jouera avec l’orchestre. Ce sera de la musique avec des enfants pour un public d’enfants.

L’Orchestre de Picardie a un programme éducatif formidable. Des musiciens solistes mais aussi des groupes de musiciens se rendent dans les écoles. Certaines classes assistent ensuite à des répétitions de l’orchestre puis viennent au concert. On les accompagne étape par étape. Cette saison nous avons créé Le Petit Prince (opéra de Michael Levinas) avec des claviers Midi qui donnent une autre couleur à l’orchestre. Il y a quelques années nous avons introduit des tablas dans l’orchestre pour jouer de la musique indienne composée par Jacob Ter Velthuis. Pour les 70 ans de la libération d’Amiens (1944) nous avons donné un concert avec projection de photos des archives de la ville.

Ce projet du Wunderhorn qui intègre la projection d’un film pendant le concert nous permet de toucher un autre public, il s’intègre tout à fait dans la démarche de l’Orchestre de Picardie.
Le thème de la guerre reste-t-il très présent dans les mémoires en Picardie ?

Oui, on en voit encore les traces aujourd’hui : beaucoup de villes comme Amiens ou Dunkerque (où nous venons de jouer) ont été rasées pendant la dernière guerre ; il y a beaucoup de cimetières militaires dans la région. Le Wunderhorn est un recueil de chants populaires très anciens qui a été édité autour de 1800. Le film de Clara Pons et Dietrich Henschel a transposé l’action du Wunderhorn à la Première Guerre mondiale dans le nord de la France.

L’Orchestre de Picardie donnera plusieurs concerts dans les prochaines saisons en relation avec le thème de la guerre dont le Concerto pour la main gauche de Benjamin Britten (sur une commande du pianiste autrichien Paul Wittgenstein qui avait perdu son bras droit pendant la Grande Guerre) et la Symphonie Pastorale de Ralph Vaughan Williams [composée en 1922].
Quelle place occupe l’œuvre de Mahler dans votre répertoire?

J’ai dirigé le Wunderhorn (hormis les neuf lieder composés à l’origine pour piano), les symphonies n°1, 3, 4, 10 de Mahler. Pour ce projet du Wunderhorn, l’orchestration des neuf lieder pour piano a été confiée au compositeur allemand Detlev Glanert.
Est-ce que l’introduction du regard d’une tierce personne entre vous et Mahler présente une difficulté supplémentaire dans votre travail d’interprétation ?

Cela ne me pose pas de problème particulier. Certains compositeurs parlent plus directement que d’autres. Mahler me parle beaucoup, je comprends ses émotions – peut-être pas toutes parce que j’ai sans doute moins souffert que lui ! mais le compositeur qui me parle le plus directement c’est Berlioz. Mon père m’a fait écouter à l’âge de 5 ou 6 ans le quatrième mouvement de la Symphonie Fantastique (« Marche au supplice ») et l’émotion que j’ai ressentie alors n’a jamais disparu. J’ai beaucoup dirigé Berlioz, j’ai presque tout lu sur lui, je comprends le contexte et j’ai un rapport très personnel à sa musique.

La plupart des compositeurs sont morts : la musique reste de toute façon de l’interprétation ! L’avantage de travailler avec des compositeurs contemporains est qu’on peut leur demander quelle est leur intention. Certains sont très précis comme Ligeti, d’autres comme Sallinen laissent plus de place à l’interprétation du chef d’orchestre.
Dans les œuvres vocales, comment intégrez-vous le texte, la signification des mots au travail de l’orchestre ?

Dans la musique baroque – comme les cantates de Bach – le texte est primordial. Si je n’entends pas bien le texte, je travaille la prononciation ou la diction. Si l’on prend l’autre extrême avec un compositeur comme Darius Milhaud, j’associe la voix à un instrument. Mozart a d’ailleurs écrit dans une lettre sur les chanteurs qu’ils privilégiaient trop la voix et que le texte était très important… Pour le Wunderhorn c’est le texte et l’émotion qui doivent être mis en avant.

 


Un rendez-vous à ne pas manquer : l’intégrale des lieder du Des Knaben Wunderhorn de Gustav Mahler interprétée par Dietrich Henschel et l’Orchestre de Picardie dirigé par Arie van Beek. Projection pendant le concert d’un film réalisé par Clara Pons.

Maison de la Culture d’Amiens : 9 avril 2015

Théâtre Impérial de Compiègne :  11 avril 2015

 

Bande annonce de Wunderhorn :

 

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