Rosas©AnneTeresaDeKeersmaeker
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Chronique

Première aux Pays-Bas pour Zeitigung d’Anne Teresa de Keersmaeker / Rosas

par Margot Van Haelst | le 8 novembre 2019

C’est dans le sublime théâtre de l’Internationaal Theater d’Amsterdam datant de 1894 que nous nous retrouvions pour Zeitigung (2017) d’Anne Teresa de Keersmaeker, chorégraphe belge parmi les plus influentes. Sa compagnie Rosas, fondée en 1983 et basée à Bruxelles est mondialement reconnue. La compagnie dispose aujourd’hui de son propre répertoire de 30 ans de créations.

Zeitigung, est une réécriture de la pièce initiale Zeitung (2008) du répertoire et créée 10 ans auparavant. C’est à cette occasion que De Keersmaeker invite le chorégraphe français Louis Nam Le Van Ho afin de poser un regard plus actuel sur la pièce. Un renouveau, entre les musiques de Bach, Brahms, Webern ou encore Schönberg, où huit danseurs dessineront l’espace, guidés par des schémas géométriques et laissant pourtant une grande part à l’improvisation.

 

Dernier geste 

Deux singularités se rencontrent, se dénouent puis rejoignent le bord de scène. Le spectateur est face à des élancées poétiques où se lient deux êtres, ne sachant quel geste sera le dernier. La part de fragilité et d’éphémère rend la proposition des plus touchantes. L’improvisation est présente, mais il est pourtant impossible de lui en dessiner les limites. Les danseurs : Lav Crnčević, José Paulo dos Santos, Bilal El Had, Frank Gizycki, Robin Haghi, Louis Nam Le Van Ho, Luka Švajda, Thomas Vantuycom posent la question de l’ouverture et de la fermeture de l’espace scénique : n’est-ce qu’une délimitation au sol ou un état d’esprit ? L’amplitude de l’espace scénique pourrait effrayer : il n’en est rien lorsque les solos, duos, trios se croisent avec audace, entre quelques sourires et un élan si joyeux qu’il se transmet jusqu’aux spectateurs. 

Les silhouettes se reflètent et dansent sur le piano vernis, soutenues par une sorte de lumière « douce pénombre » et minimaliste composée par Luc Schaltin.

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Indépendance

Musicalement, Zeitigung est un tissage savant entre Johann Sebastian Bach, Johannes Brahms, Anton Webern ou Arnold Schönberg et joué au piano par le fidèle compositeur de la chorégraphe, Alain Franco. Le piano n’est pas central, il se positionne sur un bord de l’espace scénique se plaçant au même niveau d’importance que les danseurs dans un rapport d’équilibre danse/musique. Les notes ne guident pas les danseurs : ou plutôt devrait-on dire que les danseurs et les sons ne se fondent pas l’un dans l’autre. Chacun a une place indépendante dans la création, ce qui donne force et puissance aux deux médiums qui débutent et terminent sans tenir compte l’un de l’autre. En plus de réécouter des chefs-d’oeuvres de la musique classique, les interjections des danseurs nous questionnent sur ce que représente un « début » et une « fin » de la phrase chorégraphique, qui fait également écho à la phrase musicale. Le tout semblant insaisissable, cela nous demande une attention tout au long des 1h45 de spectacle. 

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Axes invisibles

Les huit danseurs hommes se retrouvent dès lors dans l’espace vide qui leur incombent de dessiner, la scénographie étant inexistante. Marquage, traçage, découpage de l’espace semblent être la conduite invisible qui les animent intérieurement. L’anticipation de l’entrée sur scène se fait par des regards les uns avec les autres. De plus, la danse met en exergue des lignes de forces non-visibles mais pourtant présentes. Entrecoupés, tracés : les axes se forment et se déforment et esquissent une géométrie de l’espace. Peu à peu, le vide de la scène semble devenir complexe : on en perçoit son organisation. Entre mobilité et immobilité, les duos s’enchainent, les trios s’entrecoupent : là ou s’arrête une phrase chorégraphique, une nouvelle se poursuit, s’emparant de l’intensité de la précédente comme lors d’une course de relais où ils brandiraient un témoin. 

Ce relais pourrait être matérialisé par ce cordon qu’ils s’échangent de temps à autre, qu’ils déploient alors puis renouent : un élément tangible qui lie les tableaux les uns des autres, ainsi que les danseurs.

Cette pièce semble faire appel à un élan originel chez le spectateur : l’envie de frôler le tapis et de traverser la scène, la scénographie totalement ouverte amplifiant ce sentiment. Cette exploration primaire de la danse d’Anne Teresa de Keersmaeker nous fait du bien. Une proposition semblant minimaliste mais soulignant tant de richesses de l’acte chorégraphique et de la recherche intérieure. 

 

 

 




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